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bannière violette et jaune

27 septembre 2011 2 27 /09 /septembre /2011 20:23

 

LA « MARCHE DES SALOPES » / « SLUTWALK »

DEBARQUE A STRASBOURG !

RDV Samedi 1er Octobre 2011 à 14h30 place Kleber

 

slutwalk.jpg

 

 

C’est parti de Toronto en février 2011 : suite aux propos déplacés d’un agent de police canadien, Michael Sanguinetti qui  déclare lors d’un forum sur la sécurité des élèves : « Les femmes devraient éviter de s’habiller comme des salopes afin de ne pas être agressées » , 3 000 personnes, surtout des femmes, défilent dans la rue le 3 avril 2011 derrière la banderole « Slutwalk » (marche des salopes) pour protester. Elles clament leur ras-le-bol des viols et violences sexuelles, du déplacement de la responsabilité sur les victimes, et rappellent que les personnes victimes d’agressions sexuelles n’en sont jamais responsables, peu importent les circonstances. Par cette marche elles réaffirment leur droit au respect et à l’indépendance, quelle que soit la tenue, l’orientation sexuelle, le genre ou les origines. Sur les photos des manifestations, revient un slogan : « ne nous dites pas comment nous habiller, dites-leur de ne pas violer ! ».

 

Depuis, les Slutwalk se propagent dans les villes du monde entier : Sao Polo, Seattle, San Diego ; New Dehli, Amsterdam, Helenski, Londre, Berlin, Paris…

 

Le 1er Octobre prochain sera une journée de mobilisation internationale des Slutwalk contre les viols et les violences sexistes. Plusieurs villes de France rallient le mouvement : Aix en Provence, Lille, Nice, Lyon, Marseille, Paris, Strasbourg…

 

En France, les propos sexistes de responsables politiques, intellectuels et journalistes à l’occasion de la médiatisation des affaires DSK et Tron cet été ont attisé la colère. À cette occasion, les féministes n’ont cessé de rappeler que chaque année 75000 viols sont commis en France (ne sont pas comptabilisés les viols d’enfants, donc on est très en dessous de la réalité), que seules 10% des personnes violées osent porter plainte, et que seulement 2% des violeurs sont condamnés (ceux des classes aisées échappant en grande majorité aux sanctions judiciaires). De nombreuses personnes ayant subi des viols ou des violences sexuelles se sont manifestées, en contactant les associations ou en témoignant sur le net. On aura découvert que jusqu’à l’assemblée nationale, les femmes n’osent pas porter de jupes pour échapper aux agressions sexistes de leurs collègues députés. Entre les commentaires médiatiques et ceux de notre entourage, on a eu droit à tous les clichés : Sur les femmes dénonçant un viol ou des violences sexuelles pèsent les stigmates de « menteuses », « putes » ou « salopes », le viol est vu comme une fatalité  soit naturelle (« c’est inscrit dans les gènes », « les pulsions irrépressibles du violeur », etc…), soit psychologiques (le violeur est « un malade qui doit se faire soigner » ou un « monstre qu’il faut enfermer »), et cela au mépris de toutes les recherches qui ont été faites sur les viols et les violences sexuelles et qui ont été maintes fois rappelées par les féministes cet été. Et ce qui a peut-être été le plus révoltant, c’est le refus obstiné des responsables politiques et des médias de regarder en face le fond du problème plutôt que de se focaliser sur la personne de DSK : Les viols et les violences sexistes sont un fléau social d’ampleur qui nécessite que les politiques prennent leurs responsabilités : pour que les lois s’appliquent, mais aussi et surtout pour en finir avec les inégalités et les discriminations de tous ordres, parce que c’est la discrimination institutionnalisée, légitimée par l’état qui est la cause des violences, qu’il s’agisse de sexisme, de racisme, d’homophobie ou de transphobie, et non une quelconque fatalité génétique. Et ce ne sont pas les études et les expertises qui manquent pour élaborer des politiques efficaces de prévention et de lutte contre les inégalités et les discriminations. Ce qui manque c’est la volonté politique. Alors que la lutte contre les violences faites aux femmes a été décrétée « priorité nationale », l’actuel gouvernement n’alloue que des moyens très insuffisants pour cette politique, supprime des centres IVG et réduit drastiquement les subventions allouées aux associations de planning familial et d’aide aux femmes victimes de violences. Alors qu’on est en pleine campagne électorale, aucun parti n’a réagi en faisant ne serait-ce qu’une proposition sérieuse de lutte contre les viols et les violences sexistes avec un programme précis et des moyens adéquats. A longueur de temps, des responsables politiques de droite comme de gauche peuvent se permettre des propos sexistes, racistes, homophobes ou transphobes, attisant la haine, légitimant les violences sans que cela n’ait aucune conséquence pour eux, au contraire, ils continuent d’accéder aux plus hautes responsabilités.

 

slutwalk-strasbourg.jpg


 

Le message de Slutwalk France est clair : « Plus de culpabilisation des victimes de viol. Plus d’insultes ou d’insinuations nauséabondes. Nous devons lutter contre le sexisme et les clichés liés au viol ! La honte doit changer de camp ! Non signifie Non ! Il est urgent d’agir ! Chaque jour, dans notre pays, 137 femmes sont violées, 1 femme sur 10 est victime de violences et tous les 2 jours et demi, 1 femme meurt sous les coups de son conjoint ! ». En France, la réappropriation de l’insulte « salope » a une résonnance historique avec le manifeste des « 343 salopes » en 1971 en plein Mouvement de Libération des Femmes, signé par 343 femmes célèbres, pour exiger la légalisation de l’avortement, affirmer qu’elles avaient enfreint la loi pour avorter et réclamer le droit fondamental de la libre disposition de leur corps. Et c’est encore la libre disposition de leur corps que réclament les marcheuses des Slutwalk aujourd’hui. Cette année, pour le 40ème anniversaire du « manifeste des 343 salope », 343 femmes ont signé « le manifeste pour l’égalité ».

 

Sur son site, la Slutwalk Strasbourg rappelle quelques faits divers locaux très récent, qui montrent à quel point les viols et les violences sexistes sont fréquents ici comme ailleurs et qu’il s’agit de quelque chose qui précisément ne relève pas du fait divers mais du fléau social. La Slutwalk Strasbourg précise par ailleurs : « La SlutWalk ne défend pas uniquement les femmes mais toutes les personnes victimes d'agression sexuelle, sans distinction de sexe, age, genre, origine... »

On peut par ailleurs avoir un échange plus direct avec les organisatrices de la Slutwalk Strasbourg sur la page facebook ou sur l’évènement facebook.

On peut également télécharger des affiches, des slogans et des tracts ici.

 

 

NB :

 

Bien que je sois moi-même une adepte de la réappropriation d'insultes telles "salope" ou "gouine", comme cela se fait parfois dans les milieux féministes, LGBTI et queers français, il me parait important de mentionner le débat qui a actuellement cours aux Etats Unis et au Canada et qui soulève d'importantes questions politiques.

Les BlackWomen's Blueprint ont publié une lettre ouverte à l’attention de la SlutWalk. Pour elles l'appropriation de l'insulte "Slut" ("pute", "traînée", selon wordreference, et que la SlutWalk française traduit par "salope" dans la filiation de l’histoire féministe française) est un luxe que tout le monde ne peut pas se permettre. Même si elles comprennent que cela puisse être positif pour une certaine catégorie de femmes, elles expliquent que dans un contexte de sexisme, de racisme et de discriminations de classe, cette stratégie n'apporte ni sécurité ni puissance aux femmes de couleur  qui sont plus violemment affectées par ce stygmate et que le label "SlutWalk" peut être excluant pour de nombreuses femmes. Elles demandent à ce que le nom de la marche soit changé afin que toutes le femmes puisse se joindre à ce combat et à ce que les féministes de couleur puissent participer à l’organisation des futures marches.

Il se trouve que la marche de New Delhi a été rebaptisée "Marche des effrontées" et que sur les photos et vidéos qu'on peut trouver sur le net des SlutWalk en Europe, au Canada et aux Etats Unis, on voit une large majorité de jeunes femmes blanches.

Cette lettre ouverte, publiée très récemment et diffusée via facebook fait écho a d'autres critiques qui existent depuis le début de la marche aux Etats Unis et au Canada tel que ce texte de Harsha Walia "Slutwalk: To march or not to march" et ce communiqué de AF3IRM "AF3IRM Responds to SlutWalk: The Women’s Movement Is Not Monochromatic".

Cependant le but n’est pas là de dénigrer la Slutwalk. À lire les commentaires publiés au bas de la lettre publiée en anglais sur facebook, il semble que le dialogue se noue entre le BlackWomen's Blueprint et les organisatrices des SlutWalk de Toronto, Vancouvert et Philadelphy. On apprend d’ailleurs au passage que les SlutWalk de chaque ville ont une organisation autonome. Les organisatrices de la SlutWalk de Strasbourg viennent de prendre connaissance de cette lettre ouverte qui vient d’être traduite en français. On verra si ce débat fait écho en France et quelle sera la participation aux marches de samedi. Si la diversité fait défaut, il faudra bien en tirer les leçons et se remettre en question.


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Published by leZ Strasbourgeoises - dans Actu
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26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 05:35

"VIOLENCES SEXISTES

Par Gail Pheterson

Un arsenal repressif contre l'autonomie des femmes

 

femmes-en-flagrant-delit-d-independance.jpg

 

Dans cet article Gail Pheterson explique comment les féministes, dans les années 60 à 80 ont décriptés les violences sexistes comme partie intégrante d'un système social et politique qui a pour but d'empêcher l'autonomie des femmes afin de les mettre au service des hommes : dans cette perspective, les violences sexistes sont des outils de représsion dont se servent les hommes soit pour prévenir l'insubordination des femmes, soit pour la punir. Elle souligne que cette lecture sociologique des violences sexistes proposait des outils pour combattre ces violences en profondeur en s'attaquant aux strutures sociales inégalitaires qui les produisent. Elle montre ensuite comment dans les années 80 /90 jusqu'à aujourd'hui, s'opère une regression vers un certain conservatisme ayant pour effet de privilégier les explications psychologiques ou naturalisantes des violences sexistes, évacuant la responsabilité des hommes auteurs de ces violences pour ne garder que la figure du fou, du malade, du monstre  ou encore de l'étranger, escamotant les rapports de pouvoir entre les sexes, ou encore présentant les violences sexistes comme une pathologie ou une fatalité spécifique aux femmes. Pour Gail Pheterson, punir ou traiter médicalement quelques auteurs de violences sexistes ne suffira pas pour venir à bout des ces violences. Elle considère que les femmes n'ont toujours pas à ce jour un statut d'être humain à part entière ce qui produit ces violences et que les femmes ne pourront sortir de cette assujetissement que si elles acquièrent les moyens qui leur permettront de jouir pleinement de leur autonomie, économique, sexuelle, mais aussi en terme de mobilité et de reproduction. Pour en savoir plus je vous invite à lire son livre...

 

 

« VIOLENCE SEXISTE(1) »

Gail Pheterson

Traduit de l’anglais par Nicole-Claude Mathieu

 

Extrait de « Femmes en flagrant délit d’indépendance » de Gail Pheterson, Tahin Party, 2010

PDF en ligne sur le site de Tahin Party

 

La violence des hommes contre les femmes fait partie du système de contrôle social propre au rapport de pouvoir entre les sexes. Il est significatif qu’elle est généralement perçue à la fois comme norme et transgression, comme coutume et crime, comme pulsion biologique et dynamique sociale. […]

 

Les statistiques montrent que le viol, les coups et les autres formes de violence exercées par les hommes contre les femmes sont parmi les causes majeures d’incapacité et de mort chez les femmes en âge de procréer, tant dans les pays développés que dans les pays en développement. En Europe, la cause première d’invalidité ou de mort chez les femmes âgées de 15 à 44 ans est d’avoir été agressées par un homme ; dans l’Union européenne des années 1990, six cents femmes par an sont tuées par des hommes, six par mois en France(2). Au niveau mondial, on estime que les femmes perdent 9,5 millions d’années de vie par suite de la violence des hommes à leur encontre(3). Ces statistiques sont insondables et constituent un insoutenable acte d’accusation de notre société ; dans le même temps, elles n’ont rien d’extraordinaire : la brutalité des hommes envers les femmes est à la fois horrible et banale, horriblement banale. La sociologue Colette Guillaumin décrit de façon pénétrante ce paradoxe comme « […] une stupeur de connu : le “je ne peux pas le croire” du connu non reconnu. De réalité insupportable. » Comment parvenir à expliquer que soit aussi généralisée l’agression par des êtres humains envers d’autres êtres humains qui sont, le plus souvent, leurs partenaires dans la vie, dans la sexualité, dans la parenté, des personnes avec qui ils résident et qui sont leurs confidentes ? […]

Fondamentalement, la violence basée sur les rapports de genre « repose sur une longue sédimentation d’idées et de comportements quotidiens […] un phénomène diffus et familier, interne à notre société, peu ou prou intériorisé par chacun de nous […] ; ce phénomène provient de l’histoire culturelle et politique …» – formules que j’emprunte à l’analyse de Paola Tabet sur l’intériorisation par les enfants du dégoût, du mépris et de la haine envers les personnes qu’ils voient traitées en êtres inférieurs dans la société(7).

 

Pour comprendre et saper à la base la violence sexiste, il est essentiel d’examiner l’institutionnalisation des rapports de pouvoir entre les sexes. Bien sûr, ce ne sont pas tous les hommes – et parmi eux, même pas tous les hommes dont le sexisme est le plus manifeste – qui battent et violent des femmes. La dominance masculine prend toute une série de formes ; certains hommes peuvent entretenir des relations personnelles pleines de respect avec une femme ou même plusieurs, et en même temps ne pas remettre en question la légitimité des privilèges qu’ils possèdent en tant qu’hommes, en tant qu’êtres humains en soi, dans la société. Ce sont pourtant ces privilèges, ainsi que la soumission qu’ils requièrent de la part des femmes en tant que classe, qui maintiennent le système de genre et son arsenal de contrôles dont fait partie la violence en tant qu’avertissement contre, ou châtiment de, l’insubordination.

 

Il est décourageant de constater que cette perspective sociale, qui est politiquement à contre-courant des études orientées sur l’intrapsychique ou le biologique, rencontre souvent davantage de résistance actuellement qu’il y a trente ans. Je dis que c’est décourageant parce qu’une analyse sociologique est nécessaire si nous voulons théoriser et élaborer une stratégie pour un changement structurel de la société. […]

 

Alors que le militantisme national et international contre la violence sexiste a manifestement beaucoup augmenté au cours des dernières décennies, la compréhension théorique du rapport de pouvoir entre les sexes s’est affaiblie. Cet affaiblissement est dû au backlash, au retour de bâton, contre le féminisme (un féminisme qui analyse et perturbe ce que Gayle Rubin appelle les systèmes de sexe/genre(8) ) et à la mystification, conforme à ce backlash, quant aux fondements de l’emprise des hommes sur les femmes et de la capitulation des femmes devant les hommes.

 

Aperçu historique

 

Linda Gordon, historienne de la violence familiale aux États-Unis entre 1870 et 1960, démontre que dans les époques plus conservatrices, les gens favorisent les explications psychologiques de la violence entre les sexes alors qu’aux époques plus progressistes, on favorise les explications sociologiques(9). Les modèles psychologiques expliquent le problème en termes de désordres de la personnalité et d’expériences vécues dans l’enfance et préconisent des interventions telles que le traitement de l’individu ou sa punition; les modèles sociologiques expliquent le problème prioritairement en termes de facteurs de stress social, tels que la pauvreté, le chômage, la boisson et la solitude, et proposent des programmes pour l’égalité des droits, des subventions de l’État et des mesures d’intégration sociale. Selon Gordon, les passages d’un type d’explication à l’autre correspondent au renforcement ou à l’assouplissement du contrôle des hommes sur les femmes et du contrôle des hommes et des femmes sur les enfants. Elle écrit :

« L’inquiétude actuelle concernant les questions familiales – le divorce, la permissivité sexuelle, l’avortement, les grossesses d’adolescentes, les mères célibataires, les enfants fugueurs ou présumés volés, les droits des homosexuels – n’est pas sans précédents. Depuis au moins cent cinquante ans, il y a eu des périodes où l’on a craint que “la famille” – en fait l’image qu’on se faisait généralement de ce à quoi les familles étaient censées ressembler, et en aucune manière un souvenir exact d’une quelconque “famille traditionnelle” réelle – ne soit en déclin. De plus, les inquiétudes quant à la vie familiale ont généralement exprimé les craintes du conservatisme social vis-à-vis de l’accroissement de pouvoir et d’autonomie des femmes et des enfants et du déclin correspondant du contrôle des membres de la famille par l’homme, parfois désigné comme contrôle paternel.(10) »

 

Un mouvement féministe fort, plus ou moins allié aux mouvements étudiants, aux mouvements de gauche, aux mouvements pour les droits civiques et aux mouvements gays et lesbiens en Amérique du Nord et en Europe occidentale à la fin des années soixante, inaugura une vague d’études sociologiques qui démontrèrent le caractère normatif, et non pas exceptionnel, de la violence des hommes contre les femmes. Le traité de Susan Brownmiller intitulé Against Our Will (Contre notre volonté) et les études épidémiologiques extensives de Diana Russell dans les années 1970 et 1980, dont le livre intitulé Le viol dans le mariage (1982), études menées aux États-Unis, révélèrent que le viol des femmes par les hommes est un moyen traditionnel, normal quoique parfois transgressif, d’intimidation et de contrôle à l’intérieur des institutions du genre, à savoir le mariage, la prostitution, la procréation et, fondamentalement, le système hétérosexuel.

En France, durant ces mêmes années, la sociologue Colette Guillaumin écrivit son texte devenu un classique sur « Pratique du pouvoir et idée de Nature », dans lequel elle introduit la notion de sexage pour « l’économie domestique moderne, concern[ant] les rapports de classes de sexe(11) ». Le sexage, selon Guillaumin, comporte deux faces : «Un fait matériel et un fait idéologique. Le premier est un rapport de pouvoir […] le coup de force permanent qu’est l’appropriation de la classe des femmes par la classe des hommes […] ; cette appropriation est basée sur la disponibilité illimitée des femmes envers les autres (notamment les hommes et les enfants, mais aussi envers d’autres dépendants sociaux), le confinement dans l’espace, la violence physique et sexuelle des hommes contre les femmes comme moyen de contrôle, et les lois et coutumes discriminatoires selon le genre […]. L’autre face du sexage est un effet idéologique : l’idée de “nature”, cette “nature” supposée rendre compte de ce que seraient les femmes.(12) »

 

Quelques années plus tard et dans la même ligne théorique, l’anthropologue française Nicole-Claude Mathieu publiait un texte fondamental sur les « déterminants matériels et psychiques de la conscience dominée des femmes » avec pour titre principal «Quand céder n’est pas consentir(13) ». Elle analyse avec subtilité un grand nombre de schémas de sexe/genre dans des sociétés diverses et montre que « les rapports d’oppression basés sur l’exploitation du travail et du corps se traduisent par une véritable anesthésie de la conscience inhérente aux limitations concrètes, matérielles et intellectuelles, imposées à l’opprimé(e), ce qui exclut qu’on puisse parler de consentement ». Pour Mathieu : « la violence principale de la domination consiste à limiter les possibilités, le rayon d’action et de pensée de l’opprimé(e) : limiter la liberté du corps, limiter l’accès aux moyens autonomes et sophistiqués de production et de défense […], aux connaissances, aux valeurs, aux représentations […] y compris aux représentations de la domination » ; et elle souligne « qu’il n’existe pas de possibilités de fuite pour les femmes dans la majorité des sociétés(14) ». Dans le même ouvrage devenu une référence obligée : L’Arraisonnement des femmes, nous trouvons aussi l’étude monumentale de l’anthropologue italienne Paola Tabet « Fertilité naturelle, reproduction forcée(15) ». Tabet y développe une description douloureusement convaincante de la manipulation sexiste violente de la vie reproductive des femmes dans diverses cultures ; elle démontre, à l’encontre des pesanteurs de la pensée populaire, que la fonction biologique de fertilité chez les êtres humains femelles est à cent pour cent construite – et contrainte – socialement par un ensemble complexe d’interdictions et d’obligations.

 

Ces textes importants de Guillaumin, Mathieu et Tabet dissèquent le rapport de pouvoir entre les sexes et le système de contrôle social, y compris la menace de violence, qui est requis pour le maintenir en place. Ces théoriciennes sont des sociologues et ethnologues dont les études sur la structure sociale ont conduit à examiner minutieusement les processus psychologiques par lesquels la domination et la soumission sont intériorisées et mises en acte, et ceux qui permettent d’y résister. Mais vers la fin des années quatre-vingt, les tendances théoriques se sont considérablement détournées de l’analyse des rapports de pouvoir pour s’orienter vers des explications individuelles des comportements.

 

Conformément aux observations de Gordon, le conservatisme des années quatre-vingt-dix mit une fois de plus en place un discours idéologique sur les « valeurs de la famille » (y compris chez les homosexuels) d’une part, et de l’autre sur l’irresponsabilité sexuelle, l’avortement, la drogue, l’inceste et le trafic de femmes. Le discours s’est de plus en plus centré sur les « victimes », femmes et enfants, jusqu’à effacer presque complètement les hommes et le rapport de pouvoir entre les sexes. Les seuls hommes à n’être pas effacés – ou immunisés contre toute investigation – sont ceux que l’on extrait de la vie normale en les catégorisant comme des « éléments » fous, ivres, criminels ou étrangers. Les précédentes analyses montrant que la violence est interne aux rapports institutionnalisés et normatifs entre les sexes ont été laissées de côté en faveur de traitements psychologiques et de poursuites pénales contre des « individus anormaux ». Au cours des quinze dernières années, cette perspective psychologique sur les comportements de genre a structuré à la fois la recherche en sciences sociales et l’argumentaire des débats nationaux et internationaux. […]

 

Du rapport de pouvoir à la pathologie, à l’identité, à la fatalité ou à la maladie

 

Dans Le Monde du 3 mars 1995, nous trouvons le titre «Quatre millions de femmes victimes de violences conjugales ». Nulle part dans l’article les hommes ne sont mentionnés, bien que l’on puisse supposer que quatre millions de maris ont violenté quatre millions d’épouses. Bien sûr, chacun sait que ce sont les hommes les auteurs de violences à l’intérieur de l’institution légitime traditionnelle du mariage, mais ni le comportement des hommes ni le mariage ne sont identifiés comme étant le problème. A la place, l’attention est concentrée sur le psychisme et le corps des femmes. La violence conjugale, un phénomène analogue à une intoxication alimentaire, attaque spécifiquement les femmes, c’est leur sexe qui les met en danger. Celles qui succombent au risque sont par la suite identifiées comme victimes. Le fait d’être victime devient ainsi, soit un trait identitaire de femmes individuelles (La Femme Battue, dissociée des hommes qui battent), soit une condition que subissent les femmes en général (La Condition Féminine, dissociée des rapports sociaux qui la déterminent). Les hommes en tant que classe sont tranquillement soustraits à la vue et exemptés de discrédit social et de sanctions légales, tandis que seuls des hommes pathologiques ou des hommes que leur maman a négligés ou des hommes criminels asociaux sont tenus pour responsables –ou irresponsables– du problème, à savoir celui de femmes abîmées ou contaminées. La violence dite « conjugale » ou « domestique » en vient à résider à l’intérieur de la personne femme comme s’il s’agissait de quelque anomalie génétique, de quelque destin tragique ou de quelque séquelle inévitable d’une enfance traumatisée – tout cela étant des conditions exceptionnelles mais en même temps exemplaires de La Condition Féminine.

 

Voici un autre exemple. Les Nations unies classent « le viol et la violence domestique » (entendons : les hommes qui violent et battent des femmes) parmi les causes majeures de mort chez les femmes âgées de 15 à 44 ans(16). Lors d’une assemblée générale des Nations unies, il a été rapporté que « la violence familiale » à travers le monde a « une incidence plus néfaste sur l’espérance de vie des femmes que les cancers du sein et du col de l’utérus » (Le Monde, 7 juin 2000, p.2). La violence des hommes devient ainsi une maladie liée à l’anatomie féminine, impliquant que le corps des femmes, et non pas leur subordination sociale, est responsable du fait que les hommes les agressent et les tuent. Une telle analyse ouvre la voie à un diagnostic social et thérapeutique conduisant à traiter les femmes qui « sont victimes » des agressions masculines comme si elles étaient assaillies par une maladie mortelle spécifique à leur sexe.

 

Les paradoxes du système de genre

 

En l’absence d’une perspective sociologique, les tentatives pour comprendre, prévenir, punir la violence sexiste, ou pour s’en rétablir, sont pleines de contradictions. Car tout constat d’une situation sociale reçoit une contre-explication individuelle ou phénoménologique sous forme de «Oui, mais…» : Oui, la violence des hommes contre les femmes est un problème social, mais l’agression de la part des hommes – tout comme le fait d’être victime pour les femmes – est perçue comme une pulsion biologique ou comme la réaction d’un individu à un traumatisme de l’enfance. C’est ainsi qu’un homme qui avait tué son épouse fut décrit par un psychiatre comme « un brillant intellectuel » ayant « un trouble dépressif majeur » ; un autre homme, qui battait son épouse, fut décrit comme un individu possédant « des impulsions incontrôlables » ; et un autre, auteur d’abus sexuels sur des enfants, explique (sic) lui-même que sa mère avait été « autoritaire », « possessive », « étouffante », « exclusive » et qu’elle « n’a rien compris »(17). Tout cela peut bien être vrai, mais n’explique pas et ne disculpe pas les hommes ; cela laisse complètement de côté – et mystifie – le rapport de pouvoir qui détermine les cibles et les formes de l’agression. De plus, ces interprétations psychologiques se retournent invariablement contre les personnes subordonnées, ou bien les invisibilisent. Oui, ce sont les hommes qui commettent les violences contre les femmes, mais ce sont les femmes qu’on tient pour responsables, ou alors le dysfonctionnement de la Famille. Selon un article de L’Humanité (23/07/1994) à propos d’un homme qui s’était suicidé après avoir tué sa maîtresse et son épouse, un notable du village avait conclu : « Il aimait tant les femmes qu’elles l’ont tué. » Dans Libération, l’article sur un homme qui avait tué son épouse et leurs deux enfants était intitulé : «Une famille se suicide.(18)»

 

Au quotidien, les femmes auront du mal à tirer les leçons de ces messages. Où aller ? À qui faire confiance ? Oui, c’est le plus souvent chez elles et le plus souvent le soir que les femmes sont battues et violées, mais cela ne veut pas dire que les rues ou les endroits publics sont plus sûrs, surtout la nuit. Si les femmes sont davantage battues et violées à la maison que dans la rue, peut-être est-ce parce qu’elles évitent les rues à cause du danger qu’y représentent les hommes. Et si les actes de violence des hommes contre les femmes ont lieu principalement à la maison et en soirée, peut-être est-ce parce que ce sont les lieux et heures où ils se trouvent ensemble, en privé et sans témoins adultes. Oui, on estime que les hommes qui violent et battent des femmes sont des anormaux, et pourtant on apprend aux femmes à se méfier de n’importe quel homme : veillez à ne pas ouvrir votre porte à un homme ; veillez à ne pas entrer dans un lieu public fait pour les hommes , à ne pas exprimer de colère, et certainement pas de sourires, envers aucun homme.

 

De telles contradictions peuvent sembler incohérentes, mais leur fonction sociale est claire et logique. La double contrainte subie par la femme correspond au bon droit de l’homme. Elle doit rester à la maison pour sa propre sécurité et sa bonne réputation, mais on lui reprochera de rester avec un homme violent, surtout s’il fait du mal aux enfants ; toutefois, si elle sort et est agressée par un homme, alors on l’accusera d’être allée dans les rues, la nuit, seule, dans telle ou telle tenue. L’homme, lui, a droit à ce qu’elle le serve à la maison, et il a droit à marcher dans les rues la nuit. S’il attaque une femme à la maison, il pourra rationaliser son acte en punition parce qu’elle n’était pas disponible, et s’il attaque une femme dans un lieu public, ce sera comme punition parce qu’elle était disponible. Elle ne peut pas gagner et il ne peut pas perdre.

 

Ce type d’analyse sociale n’a pas bonne presse. Les hommes – et les femmes – se sentent obligés de prendre la défense des hommes gentils ou tyrannisés et de faire remarquer qu’il y a des femmes méchantes ou autoritaires. Le système du genre n’est pas seulement un lieu de danger pour les femmes et d’indignité pour les hommes, c’est aussi un lieu nostalgique de relations affectives et de cohésion culturelle. Certaines personnes défendent le statu quo en faisant remarquer qu’il existe des hommes opprimés et des femmes privilégiées à l’intérieur d’autres systèmes d’oppression, comme le racisme ou le classisme. Mais une oppression ne supprime pas l’autre. D’autres personnes évoquent une sorte de guerre entre les sexes, au lieu d’un schéma de domination, en mettant en avant des exemples de représailles violentes exercées par des femmes contre des hommes. Mais il n’y a pas de symétrie dans un rapport de pouvoir ; la violence de femmes contre des hommes, qui est statistiquement négligeable, n’exerce pas un contrôle sur toute une classe de personnes, contrairement à la violence des hommes contre les femmes.

 

Le système du genre est complexe et psychologiquement perturbant tant pour la partie opprimée que pour la partie dominante ; c’est « un système à fabriquer des fous » – pour reprendre une expression de Simone de Beauvoir à propos du système des classes sociales(19). La violence des hommes contre les femmes reflète et renforce des psychodynamiques, c’est certain, et en même temps (et non pas mais) elle est enracinée institutionnellement. Les réponses des femmes à cette agression ne sont ni plus rationnelles ni plus courtoises que la double contrainte qui les fait sauter d’une stratégie de résistance à l’autre. Le rapport social entre les sexes n’est pas un rapport entre des anges et des monstres, mais entre des êtres humains commis à des positions subordonnées ou dominantes dans les institutions du genre, notamment le mariage, la reproduction et la prostitution. Ces institutions sont, paradoxalement, à la fois des refuges et des cages pour les femmes et à la fois des refuges et des stands de tir pour les hommes.

 

Les paramètres du changement

 

Comment sortir de ce labyrinthe ? Quels sont les paramètres du changement ? Ce n’est pas en envoyant tel ou tel homme violent en prison… ni en psychanalyse que nous éliminerons la violence sexiste. Qu’est-ce qui porte atteinte aux femmes et qu’est-ce qui pourrait réparer le préjudice ? Que les femmes perdent des années de vie à cause des agressions des hommes est un fait avéré […].Nous savons que la violence, pour les soldats, ou les blessures physiques, pour les héros de l’athlétisme, ne revêtent pas la même signification psychologique que, pour les femmes, la violence subie à la maison ou dans la rue. Les attaques des hommes contre les femmes sont banales pour la société parce que les femmes n’ont pas le statut de soldat, même si la vie, de jour et de nuit, est pour elles une bataille. Le statut des femmes en tant que sujets est constamment mis en question. La signification psychologique – et sociologique – de la violence sexiste tient à ce que les femmes sont singularisées en tant que groupe, un groupe infra-humain, ou inférieur à d’autres humains, ou encore – et c’est tout aussi insidieux – supérieur à d’autres humains comme modèle de beauté ou de pureté. C’est ce traitement qui donne sens au préjudice.

 

Un changement fondamental, seul changement capable de réduire efficacement la menace et l’exercice de la violence sexiste, se doit de révéler et de contrer des rapports de pouvoir entre les sexes. Chez les femmes, le processus de changement nécessite une résistance sociale et une détermination psychologique qui soient toutes deux nourries par la compréhension des racines structurelles de leurs contraintes personnelles. Chez les hommes, le processus de changement nécessite une force psychologique et une dignité sociale ; ces qualités requièrent de comprendre le système qu’on leur a appris à pratiquer et à apprécier, de sorte qu’ils réalisent comment il se fait que le respect des femmes ne vient pas de façon «naturelle ». C’est seulement en comprenant cela que peut être mise à jour l’injustice de la violence sexiste et que peut se construire une véritable alliance entre/avec les femmes.

 

 

Notes :


1 – Conférence plénière (8 décembre 2000) au Colloque Temps et espaces de la violence, organisé par le Centre universitaire de recherche en sciences de l’éducation et psychologie (CURSEP), Université de Picardie Jules Verne, Faculté de sciences sociales et humaines, Amiens. Publié sous le titre «Violence sexiste : les racines structurelles d’une dynamique psychosociale » dans les Actes du Colloque dir. par PEWZNER Evelyne, éd. Sciences en Situation, Paris, 2006.

2 – Voir RAMONET Ignacio, « Violences mâles », Le Monde diplomatique n°604, juillet 2004. L’auteur utilise notamment le Rapport Henrion du ministère de la Santé, Les femmes victimes de violences conjugales, le rôle des professionnels de santé, éd. La Documentation française, Paris, Février 2001 et consultable sur http://www.sante.gouv.fr/htm/actu/violence/index.htm ; Organisation mondiale de la santé, Rapport mondial sur la violence et la santé, Genève, 2002 ; ENVEFF, Les violences envers les femmes en France. Une enquête nationale, achevée en juin 2002, éd. La Documentation française, Paris, 2003 ; Amnesty International, Mettre fin à la violence contre les femmes, un combat pour aujourd’hui, Londres, 2004.

3 – WORLD BANK, World Development Report 1993 : Investing in Health, 1993.

7 – Les citations sont extraites d’un article paru en français qui donne un aperçu de la recherche approfondie et profondément dérangeante que TABET a menée sur l’idéologie raciste chez des écoliers italiens. TABET Paola, «Comme s’ils avaient la peau juste », ProChoix n°16, Paris, nov.-déc. 2000, trad. CONTRERAS Josée, p.19-26. Pour l’étude entière, voir TABET Paola, La Pelle Giusta, éd. Einaudi, Turin, 1997.

8 – RUBIN insiste sur le fait que « Les systèmes de sexe/genre ne sont pas des émanations a-historiques de l’esprit humain ; ils sont le produit de l’action humaine, historique ». RUBIN Gayle, « L’économie politique du sexe : transactions sur les femmes et systèmes de sexe/genre », Cahiers Études Féministes n°7, 1998, trad. MATHIEU Nicole-Claude. (Texte original : « The traffic in women : Notes on the political economy of sex » in R. REITER Rayna (ed.), Toward an Anthropology of Women, Monthly Review Press, New York and London, 1975.)

9 – GORDON Linda, Heroes of Their Own Lives. The Politics and History of Family Violence, Boston 1880-1960, Viking, New York, 1988.

10 – ibid., citation p.3.

11– « En parallèle avec certaines formes d’esclavage et de servage dans l’économie foncière, caractérisées par « l’appropriation physique elle-même, le rapport où c’est l’unité matérielle productrice de force de travail qui est prise en main, et non la seule force de travail ». GUILLAUMIN Colette, « Pratique du pouvoir et idée de Nature. I - L’appropriation des femmes. II - Le discours de la Nature. », Questions féministes 2 et 3, 1979. (Rééd. in Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de Nature, éd. Côté Femmes, Paris, 1992, p.3-82, citation p.19.)

12– ibid., citations p.16, p.41.

13 – MATHIEU Nicole-Claude (1985/1991), «Quand céder n’est pas consentir. Des déterminants matériels et psychiques de la conscience dominée des femmes, et de quelques-unes de leurs interprétations en ethnologie » in L’Arraisonnement des femmes. Essais en anthropologie des sexes, dir. par M. N.-C., EHESS, Paris. (Rééd. in M. N.-C., L’Anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, éd. Côté-femmes, Paris, 1991, p.131-225.)

14 – ibid., citations p.215-216.

15 – TABET Paola « Fertilité naturelle, reproduction forcée » in L’Arraisonnement des femmes..., op. cit. (Rééd. in TABET P., La Construction sociale de l’inégalité des sexes. Des outils et des corps, éd. L’Harmattan, Paris, 1998.)

16 – Un tableau compare à l’échelle mondiale le « nombre d’années de vie perdues, corrigé par un facteur d’invalidité » en fonction de « certains traumatismes et maladies des femmes âgées de 15 à 44 ans », parmi lesquels la tuberculose, les maladies cardiovasculaires, la malaria, le cancer, et – surpassant statistiquement les cancers (9 millions d’années) – le viol et la violence domestique (9,5 millions d’années). Source : WORLD BANK, 1993, op. cit.

17 – El País, Madrid, 15 Avril 2000, p.32 ; El País, 15 Mai 2000, p.31 ; Le Monde, Paris, 7-8 Mai 2000, p.8.

18 – Le journaliste écrit : « […] une famille allemande venue se suicider mercredi en Alsace […]. Selon toute vraisemblance, le père, 50 ans, représentant de commerce, a abattu avec un pistolet 9 mm son épouse, une institutrice de 49 ans, et leurs enfants, une fille de 19 ans et un garçon de 16 ans, avant de tourner l’arme contre lui […] Faute de motif sur ce drame familial, la lettre laissée derrière lui par le chef de famille […] était accompagnée d’une somme de 400 deutschmark […] destinée aux gendarmes qui feront “le sale travail” lors de la découverte du drame […] de ce suicide familial ». SOUSSE Michel, «Une famille d’Allemands se suicide près de Strasbourg », Libération, Paris, 21 mai 1993, p.22.

19 – Simone DE BEAUVOIR utilisa cette expression à propos de l’affaire des sœurs Papin au Mans dans les années trente : le meurtre sauvage d’une patronne par ses deux bonnes. Au lieu de s’appuyer soit sur une interprétation uniquement psychique d’actes individuels, soit sur une analyse uniquement sociale, elle décrit la « paranoïa aiguë » et les « terreurs confuses » des soeurs en les intégrant dans le contexte de « tout cet affreux système à fabriquer des fous, des assassins, des monstres, qu’ont agencé les gens de bien […] ». Selon BEAUVOIR, « l’ordre social se trouvait en cause » avec « la tragédie des soeurs Papin. […] les deux soeurs s’étaient faites les instruments et les martyres d’une sombre justice. », La force de l’âge, éd. Gallimard, Paris, 1960, p.150-151.

 

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26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 03:06

QUAND LES INSTITUTIONS DONNENT LE POUVOIR AUX HOMMES DE COMMETTRE DES VIOLS ET DES VIOLENCES SEXISTES

 

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Dans cet article Catherine le Magueresse montre que le droit français ignore le consentement des femmes, nie la réalité à laquelle elles sont confrontées et ainsi contribue à donner aux hommes le pouvoir sur le corps des femmes. Tout en admettant que le droit n'est pas la seule réponse aux viols et aux violences sexistes, elle propose quelques pistes de réformes du droit, basées sur la notion de consentement positif.

 

 

VIOLENCES SEXUELLES, IL FAUT REFORMER LE DROIT

Par Catherine Le Magueresse

 

Mis en ligne sur Les Nouvelles News le 23/09/2011

 

75 000 viols par an, 90 % ne font pas l’objet d’une plainte, 2 000 aboutissent à des condamnations. Le droit pénal mérite une réforme. Catherine Le Magueresse, juriste, ex-présidente de l’AVFT (Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail), propose des pistes dont certaines sont déjà explorées au Canada.

 

 

« Elle est trop moche pour que ça lui arrive », « elle était assez costaud pour se défendre », « on ne porte pas plainte 7 ans après », « elle fait ça pour l’argent, la célébrité »... Je ne rapporte que les propos entendus hier encore, idées reçues et préjugés sexistes qui excusent ou légitiment les violences masculines à l’encontre des femmes. Ces propos vont toujours dans le sens d’une négation de la gravité des atteintes (« c’était pour rire », « il tentait sa chance », « il n’y a pas mort d’homme »), d’une déresponsabilisation de l’auteur (« bon vivant », « victime de ses pulsions », « elle était provocante ») et de mise en cause de la femme qui n’a pas su garantir sa sécurité (« elle n’avait qu’à pas…être dehors à cette heure, s’habiller ainsi, parler à un inconnu ») ou réagir de façon idoine face à l’attaque (« elle n’avait qu’à… crier, se débattre, le mordre »).

Elles révèlent la tolérance de notre société face aux violences masculines, la permanence du sexisme de notre culture qui pose la normalité d’une sexualité masculine intrusive, le pouvoir des hommes d’imposer leur désir n’importe où (dans la rue, le métro, au travail, à la maison), n’importe quand, à n’importe quelle femme.

Aux femmes de savoir répondre, « faire avec » les propos, les gestes, les attaques qu’elles n’ont ni sollicités, ni désirés. Et bien-sûr, avec humour, élégance, sens de la mesure. Avec prudence aussi car l’expression de leur désintérêt vis à vis de ‘l’entreprise’ de monsieur peut déclencher la violence verbale (« salope, pour qui tu te prends ») ou physique (« quand ma femme veut pas, je le fais quand même »)

 

« Violence, contrainte, menace ou surprise »

 

Les hommes qui usent de ce pouvoir le font parce qu’ils le peuvent. Parce que l’ensemble des institutions leur donne le droit d’exercer ce pouvoir. Parce que le droit lui même organise l’accès au corps des femmes.

Ainsi, pour qu’une agression sexuelle soit juridiquement caractérisée, le droit pénal exige, outre la preuve de la matérialité de l’acte (par exemple, « un acte de pénétration de quelque nature qu’il soit », pour le viol), la preuve que l’auteur ait agi en usant de « violence, menace, contrainte ou surprise ». Le fait que la plaignante invoque, voire prouve, son non-consentement ne suffit pas pour caractériser les infractions de viol ou d’agression sexuelle, puisque l’infraction ne sera constituée que si et seulement si son auteur a agi avec « violence, contrainte, menace ou surprise ».

Le Code pénal ne réprime de ce fait qu’un nombre limité de violences sexuelles. En effet, contrairement à l’opinion commune, la majorité des viols ne sont pas commis par un « inconnu, armé, dans un parking », mais par un proche (membre de la famille, voisin, collègue) en qui l’on a confiance. Celui-ci n’a dès lors pas besoin de recourir à la violence, à la menace ou à la contrainte pour violer. L’état de sidération de la victime suffira. Le viol avéré pour la victime est dénié par le droit.

 

Injonctions au silence

 

Quant aux violences sexuelles effectivement commises avec « violence, contrainte, menace ou surprise », - celles donc qui sont conformes aux exigences légales -, elles seront réprimées si les juges savent caractériser ces circonstances. Cela suppose que les magistrat-e-s se soient départi-e-s de leurs propres préjugés. Ce n’est pas toujours le cas. Ce que les victimes nomment atteinte à leur intégrité physique et sexuelle, certains magistrats le requalifient en « Signaux Sociaux Conventionnels de Séduction »

La Cour d’appel de Versailles (29 novembre 1996) décide ainsi que « [monsieur] a adopté une attitude générale de séduction exempte de délicatesse et de tact et non dénuée d’arrière-pensée, assortie de propos douteux, suggestifs, grivois ou grossiers (…) que le comportement reproché au prévenu a pu paraître insupportable à la victime et faire naître, en elle, un sentiment de contrainte » mais que, pour autant, le harcèlement sexuel n’était pas constitué. Il appartenait donc à la salariée (licenciée après un arrêt de longue maladie lié au harcèlement sexuel) de supporter cette « attitude générale de séduction ».

Ainsi la Cour d’appel de Pau (6 mai 2004) décide-t-elle, dans un quasi copié/collé de la décision de Versailles, « qu’une attitude de séduction même dénuée de tact ou de délicatesse ne saurait constituer le délit de harcèlement sexuel, (…) pas davantage que de simples signaux sociaux conventionnels lancés de façon à exprimer la manifestation d’une inclination »

Ces décisions sont des blancs-seings pour les auteurs de violences. Et des injonctions au silence pour les victimes. Pourquoi s’adresseraient-elles à une justice partiale, qui ne les entend pas et nie les violences dénoncées avec tant de souffrance ?

 

Repenser le consentement

 

En matière de violences sexuelles, le droit pénal doit donc être modifié.

Un droit, libéré de l’idéologie patriarcale, devrait non seulement prendre en compte la parole des femmes qui refusent ou qui ne disent pas « oui » aux demandes sexuelles, mais il devrait aussi s’engager dans la recherche positive de l’expression du consentement.

Certains pays ont pris cette voie. Ainsi le Canada a-t-il modifié son Code criminel en 1992 pour y introduire une définition du consentement. Il y est défini positivement comme : « l’accord volontaire du plaignant à l’activité sexuelle. »

En outre, le législateur canadien a intégré les situations où le consentement, même celui qui semble être « volontaire », ne peut être retenu en raison des circonstances dans lesquelles il a été formulé, de nature à le vicier : « Le consentement du plaignant ne se déduit pas (…) des cas où :

a) l’accord est manifesté par des paroles ou par le comportement d’un tiers ;

b) il est incapable de le former ;

c) l’accusé l’incite à l’activité par abus de confiance ou de pouvoir ;

d) il manifeste, par ses paroles ou son comportement, l’absence d’accord à l’activité ;

e) après avoir consenti à l’activité, il manifeste, par ses paroles ou son comportement, l’absence d’accord à la poursuite de celle-ci. »

Ce changement de perspective est essentiel. Les auteurs de violences sexuelles devront alors dire comment ils ont pu penser que la personne était consentante, comment ils se sont assurés de ce consentement.

Le droit n’est qu’un élément du système dans lequel nos vies se déroulent, mais il en est une composante importante par son rôle de fixation des interdits et des règles de vie commune.

Symboliquement, exiger « l’accord volontaire », c’est aussi encourager les femmes à exprimer leur liberté sexuelle. Un pas pour échapper à l’archaïque « L’homme propose, la femme dispose », pour permettre à chacun-e d’exprimer son désir, mais aussi d’attendre l’expression d’un désir et à être prêt-e à être éconduit-e.

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26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 02:01

LES AUTEURS DE VIOLS DES CLASSES AISEES MOINS POURSUIVIS EN JUSTICE QUE LES AUTRES...

 

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Voici un article de Laurent Mucchielli, sociologue, qui présente le livre de Véronique Le Gouaziou, "Le viol, aspects sociologique d'un crime", une étude qui porte sur les affaires de viol jugées aux assises dans 3 départements. L'article souligne que l'enquête sur la base de procès jugés aux assises concorde avec les enquêtes de victimation (entre autre que dans la grande majorité des cas, la victime connaît son agresseur) sauf sur un point : si les enquêtes de victimation montrent que les viols se commettent dans toutes les classes sociales dans des proportions équivalentes, l'enquête sur les procès aux assise révèle que les classes sociales aisées sont sous-représentées et donc que les auteurs de viols de classe aisée échappent plus à la justice que les auteurs de viols des autres classes sociales, avec une forte représentation des classes populaires.

 

« LE VIOL, ASPECTS SOCIOLOGIQUES D’UN CRIME »

UN LIVRE DE VERONIQUE LE GOAZIOU

 

Présenté par Laurent Mucchielli dans un article publié le 19/05/2011 sur son blog

 

 

Le viol est connu sur la scène médiatique par le biais d'affaires généralement sordides perpétrées par des violeurs ou des pédophiles en série, voire des violeurs-tueurs en série. Les noms de Marc Dutroux, Patrice Alègre, Emile Louis, Michel Fourniret, Guy Georges, etc., ont fait la Une des journaux et des écrans de télévision ces dernières années. Nouveau créneau éditorial, des « livres témoignages » de femmes ou d'enfants violés, à la lecture parfois insoutenable, fleurissent également désormais, contribuant à faire du viol le « crime absolu », c'est-à-dire objet de la réprobation sociale maximale.

Mais si l'on quitte la sphère de l'émotion pour gagner celle de l'analyse, que sait-on du viol en réalité ? Pas énormément de choses. Malgré quelques travaux pionniers, il a fallu attendre les années 1990 pour voir des travaux d'histoire, de psychologie et de psychiatrie défricher régulièrement le sujet. Puis sont survenues les grandes enquêtes statistiques de victimation (enquêtes qui interrogent anonymement des échantillons représentatifs de personnes à qui l'on demande de déclarer ce qu'elles ont pu subir même si elles n'ont jamais porté plainte) qui constituent un nouveau tournant, en particulier l'enquête ENVEFF en 2000, suivie par l'enquête CSF en 2006.

A ce corpus, on peut désormais ajouter le travail réalisé sous notre direction par une équipe du CESDIP en 2009, et dont Véronique LE GOAZIOU tire ce livre intitulé Le viol. Aspects sociologiques d'un crime. Il est publié aujourd'hui par La Documentation française . La recherche a porté sur 425 affaires de viol impliquant 488 auteurs et 566 victimes, jugées aux assises dans trois départements : Paris, les Yvelines et le Gard. Le livre est épais et les apports multiples. Insistons simplement ici sur deux des grands apports de ce travail scientifique.

 

Le viol, un crime de proximité

 

Alimentée sans cesse par le traitement médiatique des faits divers, la représentation sociale ordinaire du viol est sans doute encore dominée par une peur très ancienne qu'entretiennent tous les supports fictionnels : les romans policiers, le cinéma, les séries télévisées. Tous déclinent en d'infinies variations une sorte de scène idéal-typique : une femme rentrant chez elle, à la tombée de la nuit, qui entend un bruit derrière elle, qui s'enfuit mais qui est rattrapée par l'agresseur inconnu qui la viole et/ou la tue sauvagement. Au Moyen-Age, cet agresseur inconnu était « la bête », « le monstre », « le démon » ou « le revenant ». Aujourd'hui, c'est sans doute le fou criminel. Or, comme toujours, les faits divers ne sont pas représentatifs des phénomènes concernés. Ils nous trompent en érigeant en faits de société des histoires aussi rares que singulières. En réalité, le viol demeure avant tout un crime de proximité, c'est-à-dire se produisant dans le cadre de l'interconnaissance voire de l'intimité. Environ 85 fois sur 100, auteurs et victimes se connaissent.

Cette violence est perpétrée par des hommes (quasi exclusivement) sur des femmes ou des enfants (filles et garçons) avec lesquels ils ont le plus souvent des liens affectifs ou relationnels de forte intensité. Le livre établit une typologie, proposant la distinction entre cinq grands types de viols (au passage, on retiendra qu'il n'y a pas un mais bien des viols, donc que toute prétention à théoriser « le » viol est aberrante). Et c'est le viol familial au sens large (commis par des pères, des beaux-pères, des oncles ou des grands-pères, des frères ou des cousins, des conjoints ou des très proches amis de la famille) qui vient largement en tête, devant le viol conjugal, le viol commis par des copains ou des amis des victimes, par des voisins, des relations de travail ou de simples connaissances, enfin et en dernier le viol commis par des inconnus.

Cette recherche montre aussi que plus les auteurs et les victimes sont proches et plus les agressions sont longues et multipliées. Ainsi, quasiment tous les viols commis par des agresseurs peu connus ou inconnus des victimes sont des viols uniques. Mais à l'inverse, les viols familiaux commis par des ascendants ou par des collatéraux sont dans leur grande majorité des viols répétés sur des moyennes voire des longues durées (5 ans et plus). Dès lors, contrairement aux représentations communes, les violeurs en série sont très rarement des personnes inconnues de leurs victimes. C'est bien plutôt dans le cercle familial qu'elles sévissent, où presque deux tiers des auteurs étudiés dans ces dossiers judiciaires ont commis plusieurs agressions sexuelles et/ou plusieurs viols sur une ou plusieurs personnes de leur entourage. Dès lors, Véronique Le Goaziou propose avec raison d'introduire la notion-clef de violeur-abuseur en série de proximité.

 

Mais où sont donc passés les classes sociales aisées ?

 

Globalement, bien que travaillant uniquement sur les affaires très minoritaires parvenues aux assises, ce livre confirme la plupart des aspects des viols révélés par les enquêtes de victimation, sauf sur un point : le milieu social des auteurs.

Les enquêtes de victimation indiquent que les violences sexuelles dont l'auteur est connu de la victime sévissent dans tous les milieux sociaux et dans des proportions à peu près équivalentes. En revanche, dans les affaires de viols jugées aux assises, l'on observe une forte surreprésentation des auteurs appartenant aux milieux populaires, voire à ses franges les plus précarisées. Sur les 488 auteurs impliqués, près de 90 % avaient un père issus des classes populaires. Parvenus à l'âge adulte et au moment des faits, l'on trouve 45 % d'ouvriers ou de petits employés, 41 % de chômeurs ou d'inactifs, 7 % d'artisans, commerçants ou agriculteurs et seulement 7 % de cadres moyens ou supérieurs (alors qu'ils représentent environ 40 % de la population active à l'échelle nationale). En un mot, plus de 90 % des violeurs jugés aux assises appartiennent aux milieux populaires. Dès lors la question (classique) se pose : où sont passés les autres ?

Deux principaux mécanismes expliquent probablement cette terrible inégalité sociale des auteurs de viols devant la justice. Le premier est un phénomène de sous-judiciarisation des faits au sein des milieux aisés qui disposent de relations, de pouvoir, d'argent, de bons avocats, de moyens de pression, pour prévenir la divulgation des faits et, le cas échéant, pour se prémunir face à l'action de la police et de la justice et tenter de conserver malgré le crime leurs positions et leurs réputations. Le second mécanisme est l'attention particulière qui est au contraire portée en permanence aux populations défavorisées par les services médico-sociaux, les services éducatifs, la police et la justice, ce qui conduit à une plus forte détection des faits illicites commis en leur sein.

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26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 00:41

VIOLEUR AU-DELA DU PERIPH’, SEDUCTEUR EN DEÇA

Najate Zouggari

 

Extrait de « Un troussage de domestique » ouvrage collectif coordonné par Christine Delphy

Texte mis en ligne le 14 septembre sur le site « Les Mots Sont Importants »

 

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Nombre de féministes ont dénoncé le caractère sexiste du traitement médiatique de l'affaire "DSK". L'article de Najate Zougari, en comparant le traitement médiatique des affaires de viols et violences sexistes commises par des hommes blancs privilégies (DSK, mais aussi Roman Polansky) au traitement médiatique des affaires de viols et violences sexistes dans les quartiers populaire, révèle la dimension tout à la fois sexiste, raciste et classiste des discours de journalistes, chroniqueurs et responsables politiques.

 

 

Dans le traitement médiatique du « troussage de domestique  », les journalistes français ont, pour les moins personnellement affectés d’entre eux, voulu faire preuve de « retenue ». Ainsi, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) a-t-il, dès le 17 mai, engagé les télévisions à ne pas diffuser d’images de l’accusé menotté, conformément à une présomption d’innocence médiatique dont ne jouissent que trop rarement les inculpés de banlieue. Selon donc que vous soyez un jeune Noir de cité ou un vieux politicien blanc, les jugements médiatiques vous rendront sans la moindre retenue odieux violeur ou – « avec retenue » – séducteur malheureux.

Dans ce partage raciste des violences sexistes, il est également sous-entendu que seuls les hommes de la première catégorie détestent les femmes, de façon innée (chez ces gens- là) ou acquise (à cause de leur culture et de leur religion). Les hommes violents cultivés dans la culture dominante, à rebours, aiment les femmes – on dira souvent d’eux qu’ils les aiment mal, voire trop. Ainsi, la violence des élites sera-t-elle systématiquement justifiée dans la sphère des médias dominants.

Tandis que certains politiciens – et les médias qui les servent – rêvent de déchoir les premiers de leur nationalité, ils protègent les seconds du « puritanisme anglo-saxon » et du « système judiciaire américain », au fil de tribunes toutes en retenue ou de déclarations larmoyantes parce que leurs auteurs connaîtraient, eux, le vrai visage de DSK. Une flopée de psychologues et de psychiatres – utilisés pour innocenter l’accusé en suscitant la pitié du public plutôt que l’intelligence des faits – a été convoquée par les journalistes. On les trouve notamment dans les colonnes du Monde (« Les facteurs psychologiques de l’affaire DSK », 3 juin) et du Figaro (« Du FMI à la prison, la chute de DSK vue par les psychiatres », 17 mai).

Le recours à cette expertise est révélateur d’une partialité car elle transforme, par un tour de force frappé du sceau de la scientificité, l’accusé potentiellement coupable en victime de sa propre pulsion – le pauvre. Autrement dit, si on l’écrit avec la retenue des médias dominants : DSK aurait été la victime de sa pulsion de séducteur invétéré.

Ainsi, dans cette affaire, la prudence des journalistes, leur « volonté de comprendre » l’accusé – et jamais la plaignante – tout comme l’indulgence et la partialité, parfois clairement assumées, contrastent de façon remarquable avec leur propension à condamner les « bandes ethniques » et leurs spectaculaires « tournantes » dans les non moins spectaculaires « caves de cité ». La rigueur de la condamnation – à la fois morale et pénale – qui frappe les populations issues des quartiers populaires est ainsi proportionnelle au relâchement du jugement quand il s’agit d’évaluer et de punir les violences commises par des classes socialement et racialement privilégiées.

La femme de chambre du Sofitel, victime de la tentative de viol, est présentée comme « plaignante » dans la plupart des articles de presse – conformément aux prétentions journalistiques de neutralité, majoritaires dans le champ média- tique. Nafissatou Diallo est toutefois, dans le même temps, qualifiée d’« accusatrice de Dominique Strauss-Kahn » par la rédaction de Paris-Match (« Celle qui a fait tomber DSK », 17 mai), LCI et l’AFP (dépêche datée du 18 mai). Un article du Monde – mû par un curieux souci d’élucidation du crime sur des fondements ethnologiques – recycle cette appellation péjorative en s’intéressant à « la vie guinéenne de l’accusatrice de Dominique Strauss-Kahn ».

Personne, en revanche, ne s’intéressera à la vie américaine de l’accusé. Question de retenue – qui d’ailleurs ne s’applique pas à « la domestique » dans le communiqué susmentionné du CSA. La « femme de chambre », comme on l’a souvent nommée, n’existe qu’au prisme de l’accusation qu’elle a impudemment portée ou de son origine ethnique confuse – guinéenne ou sénégalaise, « africaine » en tout cas.

Les raisons concrètes de son irruption dans le champ médiatique, en revanche, sont toujours euphémisées : la tentative de viol et le courage de réclamer justice. Tour à tour, on l’a dépeinte en « mystérieuse » intrigante, accusant un Dominique grivois mais pas méchant, ou en domestique pas drôle qui se victimise. Car il suffit aux éditocrates de voir une femme noire ou basanée réclamer justice pour aussitôt déplorer l’incorrigible propension des non-blancs à la « victimisation ».

 

Bagatelles pour un viol : la défense médiatique de DSK

 

Beaucoup de bruit pour rien ont estimé la plupart des journalistes hexagonaux et autres pseudo-analystes patentés de l’actualité. Aux Matins de France Culture, le 16 mai, Jean-François Kahn fait la déclaration suivante : « Je suis certain, pratiquement certain qu’il n’y a pas eu une tentative violente de viol, je ne crois pas ; je connais le personnage, je ne le pense pas. Qu’il y ait eu une imprudence, on peut le… (rire, « gourmand » selon Rue89), je ne sais pas comment dire, un troussage… »

Avant de pouffer comme un collégien, Alain-Gérard Slama observe : « Il a appelé ça une erreur de jugement.  » C’est très amusant. Mais Jean-François Kahn, retenue oblige, reprend avec un ton très sérieux : « Qu’il y ait eu un troussage euh… de domestique, je veux dire que ce n’est pas bien mais… voilà c’est une impression.  »

Pour le journaliste Jean-François Kahn, les faits dont DSK est accusé ont assurément moins d’importance que ses amitiés personnelles, ses croyances subjectives ou encore ce qu’il nomme en toute rigueur son « impression ». Il se dessine, en creux de cette intervention radiophonique, un journalisme de révérence, sans enquêtes ni investigations précises, faible avec les forts et fort avec les faibles ; en un mot : impressionniste !

Le viol présumé est plus particulièrement entouré de précautions langagières sexistes dont l’expression n’aurait pas été tolérée de la part d’un « jeune » de banlieue ; mais on est sur France Culture et non pas dans la Cité du mâle : aux vieux virilistes pseudo-cultivés, tout est permis, même de minimiser la portée d’un acte criminel.

D’ailleurs, Jean-François Kahn ne qualifie pas l’acte de« viol » ou de « tentative de viol » mais de « tentative violente de viol  », comme s’il existait des tentatives non-violentes de viol. Après l’intervention d’Alain-Gérard Slama et son ricanement complice, Jean-François Kahn laisse entendre qu’un viol de domestique ne saurait être assimilé à un crime. Il ne s’agit que d’une femme de chambre, après tout. Les classes populaires peuvent être rassurées : Jean-François Kahn et Dominique Strauss-Kahn sont tous les deux des hommes de gauche.

D’autres verbiages éditocratiques corroborent celui du fondateur de Marianne. Le philosophe botulien Bernard-Henri Lévy, dont les impressions sur le viol avaient déjà été révélées au grand public à l’occasion de sa mobilisation en faveur de Roman Polanski, remet le couvert dans son bloc-notes (16 mai) avec une anaphore ridicule : « je ne sais pas » qui veut exactement dire son contraire. La fausse modestie du botulien qui prétend tout savoir en disant qu’il ne sait rien participe de la retenue journalistique : « Ce que je sais c’est que rien au monde n’autorise à ce qu’un homme soit ainsi jeté aux chiens. » Le viol n’existe pas. Le travail de la justice est méprisable parce que rien n’autorise à ce qu’un homme riche puisse faire l’objet de poursuites même s’il est coupable d’agression sexuelle.

Même son de cloche chez l’ancien ministre de la justice Robert Badinter qui dénonce « une mise à mort médiatique » de Dominique Strauss-Kahn sur l’antenne de France Inter (17 mai) et décrit très sensiblement un « homme mal rasé, le visage défait, exhibé » ; autrement dit, aux abois mais dont la défense est paradoxalement assurée par les meilleurs avocats du monde puisqu’il peut, même avec le visage défait, encore se les payer.

À rebours de ce pathos aussi excessif qu’injustifié, le silence d’Élisabeth Badinter – prompte à dénoncer les tendances sexistes de la musulmanerie – est assourdissant : le viol d’une pauvre domestique noire ne suscitant pas la moindre indignation chez la présidente – féministe à ses heures – du conseil de surveillance du groupe Publicis. Nulle lettre ouverte à Dominique Strauss-Kahn dans les journaux. Autrement dit, un tissu couvrant mais librement choisi (hidjab ou « foulard islamique ») : très scandaleux ; une tentative de viol : pas très scandaleux.

« Pauvre DSK !  » ironise Isabelle Germain dans la section « Comment is Free » (17 mai) du quotidien britannique The Guardian. Un article de Nick Cohen pour le Spectator, intitulé « Le viol et les élites françaises » (18 mai), dénonce encore plus fermement la mauvaise foi du philosophe botulien et, par extension, de ses amis. Nick Cohen écrit de lui : « Il n’a pas la moindre commisération pour la victime présumée, une pauvre immigrée d’Afrique qui selon le New York Times a dû être hospitalisée après l’agression présumée. » Le journaliste britannique qualifie le verbiage botulien de « péroraison hypocrite », tournant en dérision son usage de l’hyperbole, le caractère partial de son commentaire et son indignation à géométrie variable : BHL « ne peut pas défendre le droit des femmes uniquement à Téhéran et Riyad ».

 

Violeur : vérité au-delà du périph’, séducteur en deçà

 

De la même façon que la race, la classe et l’appartenance à un certain contexte géopolitique de la victime semblent conditionner la possibilité de sa défense dans les médias dominants : il n’y a de violeurs que dans les « caves de cité », c’est-à-dire dans les quartiers populaires. La violence machiste n’existe pas en deçà des banlieues.

Les journalistes d’Arte n’ont ainsi mené aucune enquête au FMI où la consigne en vigueur était pourtant de « ne jamais laisser DSK seul avec une femme dans son bureau » (Le Nouvel Observateur, 19 mai). Ici pas de fixeurs, ni d’investigation : de la retenue ! « Séducteur jusqu’à l’inconscience » pour Le Parisien (16 mai), «  libertin », « dragueur », « entreprenant », « séducteur lourd  » pour Alain Finkielkraut à l’antenne de RMC, « mais pas un violeur ».

Pendant que les sophistes ratiocinent, la définition du viol ne se dissout pas dans un essaim d’atténuations douteuses et l’enquête matérielle heureusement progresse. D’après le site de la chaîne de télévision NBC New York (24 mai), les analyses d’ADN confirmeraient que c’est bien le sperme du « séducteur lourd  » qui se retrouve sur le chemisier de la victime.

Alain Finkielkraut ne ménage pas sa défense : ce qu’il qualifie d’« horreur tragique », ce n’est pas le crime dénoncé sans pitié lorsqu’il est le fait des classes populaires, mais la possibilité même que les élites puissent faire l’objet d’une accusation. Lorsqu’il dit « sa vie a basculé dans le cauchemar », il ne fait pas référence à la vie de la femme qui aurait subi l’agression ; la gravité de l’acte est fortement minimisée puisque le viol éventuel n’est qualifié que de « bêtise  » et d’« égarement  ».

Comme Jean-François Kahn avait des « impressions », Alain Finkielkraut a des « sentiments ». Or, les auditeurs de RMC, comme ceux probablement de France Culture, veulent comprendre les faits et non explorer les petites intériorités bourgeoises, fallacieuses et profondément ennuyeuses de l’un ou de l’autre de ces journalistes.

Contrairement à Jean-François Kahn, qui ne cache pas sa relation d’amitié à DSK, la connivence d’Alain Finkielkraut se dessine plus subtilement. Il prend soin de préciser qu’il ne fréquente pas les riyads de Marrakech et souligne ses désaccords politiques avec le patron du FMI. Néanmoins, il éprouve de la « compassion  » pour le prévenu : une connivence de classe se dessine clairement – c’est « la chute » d’un membre de l’élite à laquelle il s’identifie qui le touche. Cette disgrâce l’émeut plus que les souffrances d’une domestique qui porte le triple stigmate d’être une pauvre femme noire.

Alain Finkielkraut – comme l’ensemble de la défense médiatique qui entoure DSK de sa réserve et sa sollicitude – invoque la « présomption d’innocence » là où pour d’autres il inciterait à « la tolérance zéro ».

Dans l’affaire du RER D, lorsqu’une jeune femme non juive avait prétendu en 2004 faire l’objet d’une agression antisémite menée par d’affreux banlieusards arabes et noirs, ni Alain Finkielkraut ni DSK lui-même n’avaient jugé bon de défendre la présomption d’innocence des accusés.

L’empressement des élites politiques (et des journalistes à leur service) à faire le procès médiatique de la jeunesse des banlieues, des pauvres, des Arabes, des Noirs, des musulmans, contraste avec la retenue et la suspension du jugement exigées dans le cadre de l’« affaire DSK ». À l’antenne de France 2, au mépris de toute présomption d’innocence des inculpés fictifs, Dominique Strauss-Kahn avait alors livré ce commentaire :

« Si c’est un coup monté, évidemment ce serait criticable en tant que coup monté, mais ça ne changerait rien au fait que c’est la dixième ou vingtième agression de ce genre.  »

Pour être valide et pertinent, ce jugement devrait pouvoir s’appliquer à sa propre affaire.

Mais ce jugement-là – comme les autres jugements médiatiques relatifs aux crimes sexuels – ne résiste pas au relativisme moral des classes dominantes qui modulent leur compassion et leur sens prétendument universel de la justice en fonction de la classe et de l’appartenance religieuse et raciale des individus impliqués. Ainsi s’affiche une volonté de préserver la famille de DSK inversement proportionnelle à la mise en scène de la famille « africaine » de Nafissatou Diallo.

 

Plongée exotique dans la « communauté de celle qui accuse DSK »

 

La victime et sa famille font l’objet d’une visibilisation excessive qui contraste, une nouvelle fois, avec la « retenue », la « décence », le « respect » qui entourent celle de l’accusé. La sphère médiatique scrute le milieu de l’« accusatrice ». Le JDD (22 mai) propose ainsi « une plongée dans la communauté qui accuse DSK ». Aucune semblable immersion dans la communauté de l’autre partie ne sera proposée aux lecteurs. L’introduction de cet article signé Marie-Christine Tabet ressemble de façon presque assumée à une carte postale coloniale – dont elle a, diront les nostalgiques, le charme suranné :

« Le port de tête est altier. Les cheveux bruns élégamment coiffés ont été lissés et crantés sur les côtés. Le portrait évoque un cliché des années 1950 aux couleurs retouchées. Cette jolie Africaine aux allures de princesse est la femme la plus recherchée de la planète. »

Le texte trace ensuite le parcours de Nafissatou Diallo, non sans multiplier les ellipses qui accentuent la dramaturgie obscène du récit. « C’est une femme peule et musulmane », nous apprend la journaliste ou, évoquant la rencontre avec la sœur de la victime, « c’est son mari qui sert d’intermédiaire ». Enfin, l’article se clôt par le constat des difficultés auxquelles sera confrontée la victime, notamment « l’avidité des médias » mais «  surtout le regard implacable de sa communauté ».

Comme si son milieu d’origine ne pouvait pas, tout au contraire, lui apporter un soutien : dans l’imaginaire post-colonial, certaines communautés ne peuvent être que préjudiciable à leurs membres, surtout féminins. Dans le même genre de petits reportages évocateurs de Tintin au Congo, on trouve celui du Figaro (24 mai) intitulé : « Tchiakoullé en Guinée, village de l’accusatrice de DSK » – et toujours nulle trace d’un papier anthropologique tel que : « Neuilly-sur-Seine en France, village de celui qui aurait violé Nafissatou Diallo ».

Dans une tribune (datée du 8 juin) qui ressemble à la dissertation ratée d’une étudiante en lettres, une journaliste de Marianne souligne le caractère allégorique du procès, la« fièvre allégorique », l’« allégorisation »… Rien n’est moins vrai : ce procès n’est pas l’affaire d’une « allégorie innocente » contre une « allégorie coupable », comme elle le prétend dans les termes incompréhensibles de son raisonnement fumeux. C’est le procès réel d’un homme accusé d’une agression sexuelle réelle. Mais la journaliste des figures de style pèche par idéalisme : de la lutte des classes, écrit-elle encore, « on peut faire un slogan, un livre, une philosophie ». Seuls les journalistes des médias dominants se bercent encore de l’illusion qu’ils font ce qu’ils veulent de la lutte des classes, que c’est une idée philosophique démodée et qu’en somme, la réalité et les phénomènes sociaux dépendent de la perception qu’ils en ont. C’est toute l’immodestie des taupes néolibérales : malvoyantes et stupides, mais sûres de leur lucidité et de leur intelligence, promptes à surimposer leurs représentations subjectives à un réel qu’elles ne font jamais l’effort d’examiner.

Nafissatou Diallo est noire mais au lieu de traiter ce paramètre conformément à la réalité de la condition minoritaire des Noirs dans une société blanche, les journalistes français ont au mieux exotisé cette donnée, au pire ils l’ont dissoute dans une critique allégorisante de l’allégorie. Angela Davis a souligné dans son livre Women, Race & Class, la réalité sociale suivante qui n’a rien d’une idée abstraite : « Aux États- Unis et dans les autres pays capitalistes, les lois sur le viol ont été édifiées à l’origine pour protéger les hommes des classes supérieures, dont les filles et les femmes pouvaient être agressées. Ce qui pouvait arriver aux femmes des classes populaires n’a que rarement inquiété les tribunaux ; par conséquent, il est à souligner que très peu d’hommes ont été poursuivis pour les violences sexuelles qu’ils avaient infligées à ces femmes. […] L’un des traits saillants du racisme est d’avoir toujours posé que les hommes blancs – et tout particulièrement ceux qui possèdent le pouvoir économique – ont un droit d’accès incontestable aux corps des femmes noire. » (Angela Davis, Women, Race and Class, New York, Vintage, 1983)

Au final, la défense médiatique de DSK – qui n’est que le reflet de la base matérielle où elle s’enracine – refuse d’admettre la réalité de l’intersection entre sexisme et racisme. Cet aveuglement volontaire sur les privilèges de race et de classe n’a rien de surprenant : en reconnaître l’existence mettrait en péril les profits matériels et symboliques dérivant d’une injustice sociale qui n’a rien d’allégorique. Le relativisme moral – consubstantiel à la négation des enjeux de classe et race – pourrait bien être fatal à la société qui le met impunément en œuvre, comme l’a souligné Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme :

« Chaque fois qu’il y a eu au Vietnam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe. »

L’expression de « troussage de domestique », ainsi que la réserve ou les ricanements grivois visant à minimiser le viol d’une femme de chambre noire, marquent un nouvel assentiment de la France à la mythologie humaniste où n’existeraient ni race ni classe mais où, par la voix de ses médias dominants, les intérêts de race et de classe sont toujours bien gardés.

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23 septembre 2011 5 23 /09 /septembre /2011 14:11

ANALYSE SUR L'ARTICULATION ENTRE RACISME, SEXISME ET CLASSISME DANS LE TRAITEMENT DU VIOL DANS LES PAYS CAPITALISTES

Par Angela Davis

Extrait de "Femmes, race et classe" de Angela Davis, 1981

Vu sur le blog "Chronique d'un nègre inverti"

Angela-Davis.jpg

 

Extrait d'un livre que j'avais lu en 2003/2004, dont l'analyse, bien qu'écrite en 1981 aux Etats Unis, faisait écho à ce qu'il se passait alors en France avec la médiatisation des "tournantes" dans les quartiers populaires, où journalistes et responsables politiques semblaient dire que les viols ça se passe exclusivement dans les quartiers. Aujourd'hui, avec le traitement médiatique et juridique de l'affaire DSK, cette analyse me paraît toujours pertinente. On aura observé que dès lors que le présumé violeur est un homme blanc puissant, qu'il soit responsable politique ou cinéaste reconnu, on ne parle plus de viol, mais de "rapport sexuel", "troussage de domestique", et autres "gauloiseries"... Qu'ils soient présumés ou condamnés, lorsqu'il s'agit d'hommes blancs puissants, on hurle la présomption d'innocence et quelle que soit l'issue des procès, on trouve le moyen de les innocenter dans le discours médiatique et politique. Lorsqu'il s'agit d'hommes des quartiers populaires, qui plus est s'ils sont catégorisés "arabes", "noirs" ou "musulmans", personne ne clame la présomption d'innocence, mais le discours médiatique fait d'une affaire particulière une généralité dans les quartiers...

En France, une enquête de l'INSEE répertorie entre 50000 et75000 viols chaque année (l'échantillon de femmes interrogées avait entre 18 et 59 ans, donc les chiffres sont sous-estimés) . Selon une estimation du collectif féministe contre le viol , seules 10% des victimes osent porter plainte et seuls 2% des agresseurs sont condamnés . Selon une étude menée par Véronique le Goaziou, "Le viol, aspect sociologique d'un crime" (la documentation française 2011), si les agresseurs sont de tous milieux sociaux, y compris les plus élevés, de toutes origines, sans qu'aucune classe ou origine ne s'y distingue, parmis les agresseurs condamnés, les  hommes des classes sociales aisées son minoritaires, et les hommes de classes populaires sont majoritaires...

 

 

"Aux Etats unis et dans d’autres pays capitalistes, les lois sur le viol ont généralement été conçues pour protéger les hommes des classes dirigeantes dont la femme ou la fille se ferait agresser. Ce qui arrivait aux femmes de la classe ouvrière ne préoccupait guère les tribunaux. En conséquence, coupable ou innocent, peu de blancs ont été poursuivis pour violence sexuelle. Par contre, les Noirs, coupables ou innocents, ont été aveuglement poursuivis. Ainsi, parmi les 455 hommes exécutés pour viol entre 1930 et 1967, 405 étaient noirs.

Dans l’histoire des Etats-Unis, la fausse inculpation du viol est l’un des plus énormes subterfuges que le racisme ait inventé. On a systématiquement brandi le mythe du violeur noir chaque fois qu’il a fallu justifier une nouvelle vague de violence et de terrorisme contre la communauté noire. L’absence remarquée des femmes noires dans les rangs du mouvement contre le viol peut s’expliquer par son indifférence à l’accusation de viol comme alibi raciste. Trop d’innocents ont été sacrifiés dans les chambres à gaz et ont croupi dans les prisons pour que les femmes noires se joignent à celles qui cherchent souvent assistance auprès des policiers et des juges […]

 

Au début du mouvement contre le viol, peu de théoriciennes féministes ont sérieusement analysée le viol des femmes noires du point vue social. On vient seulement d’ établir un lien historique entre les agressions subies par les femmes noires – violé systématiquement par les Blancs - et les violences dirigées contre les hommes noirs - blessées et assassinés par des émeutiers racistes après une fausse inculpation de viol. Chaque fois qu’elles ont dénoncé le viol, les femmes noires ont montré que l’inculpation de viol servait d’alibi à la violence raciste. Un écrivain perspicace affirme : « le mythe du Noir violeur de femme blanche est parallèle à celui de la mauvaise femme noire. Tous deux servent à justifier et à faciliter l’exploitation des Noirs, hommes et femmes. Les femmes noires qui ont pris conscience de ce phénomène se sont trouvé très tôt aux premiers rangs de la lutte contre le lynchage. » […]

 

Ce n'est pas parce qu'elles ne s'étaient pas jointes massivement au mouvement que les femmes noires s'opposaient aux mesures prises contre le viol. Avant la fin du XIXe siècle, les pionnières noires des clubs organisèrent une des premières manifestations publiques contre les agressions sexuelles. Une tradition de quatre-vingt ans de luttes contre le viol avait montré l'étendue et la gravité de la menace qui pèse sur les femmes noires. Historiquement, le Blancs, surtout les détenteurs du pouvoir économique, ont toujours prétendu avoir un droit incontestable sur le corps des femmes."

 

Angela Davis, "Femmes, race et classe", 1981

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21 septembre 2011 3 21 /09 /septembre /2011 03:32

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NEWS LESBOSTRASBOURGEOISES DU 23 AU 25 SEPTEMBRE 2011

 

4 évènements ce week-end, l'agenda se remplit pour la semaine prochaine et plusieurs grandes soirées sont d'ores et déjà prévues en Octobre, Novembre, Décembre et Janvier ! Pour en savoir plus... En actu, deux femmes sont à l'honneur, deux artistes, Lola Lafon et Ariane Soleil, de la littérature, de la musique et de la cuisine !

 

Agenda

 

  -> Vendredi 23 septembre à 17h CONFERENCE SUR LES BISEXUEL-LE-S avec Ornithorynque au Portique

-> Samedi 24 septembre de 10h à 19h LA LUNE A LA JOURNEE PORTE OUVERTE DE LA MAISON DES ASSOCIATIONS

-> Samedi 24 septembre à 21h LE SO DIVINE FÊTE 1 AN D'EXISTENCE

-> Dimanche 25 septembre à 16h MATCH VOLLEY FEMININ CONSTATIA / SUC

 

 

 Actu

 

-> "Nous sommes les Oiseaux de la tempête qui s'annonce" de Lola Lafon

-> Découvrez la cuisine d'Ariane Soleil

 

 

Si vous avez des évènements à signaler contactez-moi (pensez à préciser titre + date + horaire exact + adresse exacte + organisateur + liens pages/sites web) ;-)

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15 septembre 2011 4 15 /09 /septembre /2011 01:15

"NOUS SOMMES LES OISEAUX DE LA TEMPÊTE QUI S'ANNONCE"

LOLA LAFON

 

Lola Lafon livr

 

Puisque Lola Lafon sera à Strasbourg dimanche pour un concert lecture à l'Aubette à 19h,

puisque je ne cesse de vanter aux unes et aux autres, son dernier livre,

ce livre qui m'a fait rêver quand je croyais que mon imaginaire s'était désseché et m'a donné des armes pour combattre le desespoir,

ce livre qui m'a appris à reconnaître certaines "petites filles au bout du chemin", et qui me fait souhaiter d'avoir toujours au moins une Voltairine, une Emile et une "petite fille au bout du chemin" dans ma vie,

ce livre dans lequel il a fallu que je me replonge aux pires moments de la débauche de propos sexistes de la médiatisation de l'affaire DSK pour ne pas m'étouffer d'écoeurement et de rage muette,

ce livre que j'offrirai à chaque fois que j'en aurai l'occasion, surtout aux "petites filles au bout du chemins" et à celles et ceux qui veulent arrêter de "regarder tomber les oiseaux morts" ...,

il est donc grand temps que je vous fasse une présentation de "Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s'annonce" !

 

Comme je ne trouve pas les mots pour parler des livres que j'aime, j'ai choisi  un article de Lili Galipette, paru sur son blog "Des Galipettes entre les lignes"et qui est assez proche de ma propre lecture du livre. Seuls points de désaccord, : Lili situe l'histoire dans un "monde légèrement futuriste où la mise en scène de ce qui aurait pu être après un certain scrutin ?", alors que moi je la situe dans notre propre monde, avec  quelques variantes fictives. Et Lili parle de "la plus sublime féminité" alors que ce que je trouve sublime serait plutôt de l'ordre du dépassement de la féminité, ce qui n'empêche pas la grâce qui elle n'est pas exclusivement féminine un peu comme chez Jean Genêt. Mais à part ça je trouve que Lili a fait un très bel article sur ce livre :-)

 

 

« Ceci est le journal de ta mort subite. » (p. 11) Emile, la meilleure amie, la presque sœur, de la narratrice s’effondre dans un café. Reliée à des machines, le corps à 33°, Emile est morte. Son cœur s’est arrêté. Une autre machine la ramène, le cœur d’Emile repart. « Quand j’ai commencé à prendre des notes, il me semblait que tant que je t’écrivais tu ne mourrais pas. » (p. 125) Pendant les quelques jours où Emile n’est pas, la narratrice écrit leur histoire, leur amitié fondée sur le viol, leur passion commune pour la danse classique. Et lentement, la narratrice dévoile ses peurs, raconte la danseuse qu’elle n’est plus, la victime qu’on refuse de défendre. Après tout, elle n’est qu’une « petite Roumaine pâle aux vêtements soigneusement choisis le matin pour « faire sérieuse », assise droite sur la chaine d’une institution du pays des droits de l’homme. » (p. 306)

Un soir, la narratrice rencontre la Petite Fille au Bout du Chemin. Qui est-elle, celle-là qui lit et relit une notice de médicaments, qui écrit et recopie des pages entières ? N’est-elle que la copie d’un vieux film ? Non, elle est un des oiseaux de la tempête qui s’annonce. La Petite Fille au Bout du Chemin donne un nom à la danseuse brisée qui devient Voltairine. Ensemble, elles s’engagent sur la voie du Non : non à l’injustice, non au silence complaisant. La Petite Fille lance des questions au monde comme autant de passerelles entre les êtres. Ses banderoles et ses tags sont des devoirs de mémoire et des appels à la contestation.

Le récit s’inscrit dans un paysage où flotte le spectre d’une Élection passée. Est-ce un monde légèrement futuriste ou la mise en scène de ce qui aurait pu être après un certain scrutin ? La répression, le racisme, les violences policières, tout cela nous est connu, mais on ressent un léger décalage, une terreur insidieuse se glisse en toute chose. L’Élection fait référence à une pratique démocratique, mais tout pointe un état policier, un glissement vers la dictature. « Depuis l’Élection, tu peux bien chercher, l’évasion cérébrale, même momentanée, est impossible ! Enfin, c’est plutôt qu’elle nous est vendue comme impensable et dépassée, oui, comme un truc d’un autre siècle de se bagarrer. » (p. 172) Maintenant, il faut rester dans le rang, agir normalement. « Normalement », ce sont les normes du régime bien entendu. La Petite Fille, incarnation lumineuse de la Justice, ne prône pas l’anarchie mais appelle à l’insurrection, seule façon de rester vivant. Toutefois, bien que fortes de leurs idéaux et d’un idéal de liberté, les Petites Filles au Bout du Chemin ne peuvent échapper à l’institution policière qui semble s’installer partout. Le moule aveugle du bien-pensant n’en finit pas  de vouloir se refermer sur elles. « N’être coupable de rien quand on est griffée de tout rend l’innocence bien pesante. » (p. 245)

La danseuse Sylvie Guillem (Mademoiselle Non) et l'anarchiste Voltairine de Cleyre traversent à l’envi les pages de ce merveilleux roman. Qu’incarnent-elles si ce n’est le mouvement ? Alors que la plus sublime féminité exsude des pages, on entend la voix de toutes les femmes qui ont dit Non, qui l’ont répété et qui, devant l’évidente mauvaise foi du monde, ont décidé qu’elles ne se tairaient plus, au risque d’y perdre toutes leurs plumes.

Au journal initial se mêle les écrits de la Petite Fille au Bout du Chemin. Puis le journal devient mémoire pour répondre à la question : quelle est mon erreur ? Refusant toutes les notices du monde moderne qui emprisonnent le mouvement et la liberté, le roman suit des enchaînements oniriques et invisibles, mais où tout fait sens. Comme dans un merveilleux ballet, chaque geste parfait repose sur une infinité de détentes et d’élans que l’on n’a pas vus. Lola Lafon mesure le rythme de ses phrases, voire de ses mots. Tout est respiration. Il ne s’agit pas de mesurer son souffle, non il faut l’expulser, s’en faire crever les côtes, tout donner dans la course folle et haleter dans l’émotion.

Il y a des textes qui happent dès la première page. Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce est de ceux-là. La quatrième de couverture parle d’un « conte insurrectionnel ». Oui, mais pas seulement. C’est un hymne à la fille présente en chaque femme, c’est une ode à la révolte dans les sociétés grises. Et surtout, c’est un roman comme j’aimerais en lire davantage : impeccablement construit, tendu vers l’au-delà des mots, nourri de musique et de danse, porté par une écriture ciselée, pudique et incroyablement puissante.

 

Lili Galipette

26 mai 2011

 

 

Un autre bel article, avec une lecture différente, plus pessimiste :

"Lola Lafon, romancière des histoires douloureuses" de Peggy Sastre

A juste titre Peggy Sastre dit : " on se demande ce qu'on faisait, avant de l'avoir lu et ce qu'on va bien pouvoir faire, une fois le livre refermé"

 

 

Une interview de Lola Lafon, réalisée par Auteurs TV :

 

 

"Ecrire, c’est disparaître"
Lola évoque ce que l’écriture représentait pour elle, enfant. Elle ne supporte pas qu’on lui demande ce qu’elle fait et ne cherche pas une place à travers l’écriture même si elle se sent souvent entre plusieurs univers. Elle parle ensuite du jeu de la pseudo autofiction, de ses thèmes récurrents et du rapport très intense qu’elle garde avec ses personnages 

 

 

 

"Je suis toujours persuadée que je n’écrirai plus jamais rien"
Lola parle de l’incroyable prétention des auteurs, a le sentiment de progresser et du bienfait de la marche à pied. Elle évoque ses sympathies libertaires, ne répond pas aux invitations de François Fillon et finit sur les relations avec ses lecteurs, qui sont nombreux.

 

 

Et enfin, un extrait du précédent livre de Lola Lafon (que je vous recommande également), "De ça je me console", lu par l'auteure elle-même :

 

 

 

 

 

Voilà, ne manquez pas de venir la voir dimanche à l'Aubette à 19h, dans un concert-lecture exceptionnel avec tous les musiciens de son groupe et une danseuse !

 

Pour en savoir plus sur Lola Lafon :

Son site

Son blog , sur lequel on peut entre autre lire des extraits de son dernier livre

Son myspace où l'on peut écouter certaine de ses chansons

Son dernier album  « Une vie de voleuse »

Son dernier livre " Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s'annonce"

Son profil facebook

Contact : lolalafon@no-log.org

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14 septembre 2011 3 14 /09 /septembre /2011 16:23

LA CUISINE D'ARIANE SOLEIL

 

 

Ariane-Soleil.JPG

 

J'ai eu le plaisir de goûter aux délicieux plats créoles d'Ariane Soleil qui est aussi traiteur, je vous les recommande !!! Vous pouvez visiter son sympathique blog pour en savoir plus. Et voici son annonce dans laquelle elle vous propose  un repas tous les samedi midi et des ateliers de cuisine créole, indienne et chinoise, bio, tous les mercredis, vendredis et samedis.

 

 

Venez me rencontrer et goûter à ma cuisine le samedi !

 

Bonjour ,

 

J 'ai la joie de vous annoncer que tous les samedi je serai au Mixeur, 57 rue de Zurich pour vous accueillir avec une cuisine bien de chez moi.

Je vous propose une entrée, un plat, un dessert , une soupe ou une salade suivant le temps qu'il fait.

C'est une cuisine bio mais créole, indienne ou chinoise:)

Je vous attends pour vous faire partager mon plaisir de cuisiner pour vous.

Les mercredi , vendredi et samedi je dispense les cours au même endroit, merci de bien vouloir vous inscrire, via facebook,ou par mail lacuisinedariane@hotmail.fr ou au 0681561814.

 

à bientôt

Ariane

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13 septembre 2011 2 13 /09 /septembre /2011 03:06

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NEWS LESBOSTRASBOURGEOISES :

WEEK-END DU 15 AU 18 SEPTEMBRE

 

 

Jeudi 15 septembre à 19h BAL PYGMEE EN CONCERT à la Corde à Linge

Samedi 17 septembre à 21h SOIREE 100% GOUDOUS & FRIENDS avec RDG au Studio Saglio

Dimanche 18 septembre a 19h LOLA LAFON EN CONCERT à l'Aubette

 

Pour plus de détails, voir l'AGENDA

 

L'agenda va progressivement reprendre du service et se compléter dans les prochains jours en fonction des infos qui me parviendront.

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