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Extrait de :

AUTOBIOGRAPHIE D'UNE TRAVAILLEUSE DU SEXE

Nalini Jameela


Il est un sujet très souvent abordé, au Kerala* en particulier, qui est celui de la « réhabilitation » des travailleuses du sexe. Il paraît que la célèbre grande dame de la spiritualité, Mata Amritanandamayi*, est elle-même convaincue que ce serait une bonne chose. Je voudrais demander à ces personnes si elles ont la moindre idée de ce que sont les liens sociaux et familiaux des travailleuses du sexe. Est-il possible que leur réhabilitation les aide à recréer de nouveaux liens sociaux, à améliorer leur situation familiale ? Ou bien la travailleuse du sexe ne risque-t-elle pas de se sentir encore plus seule et sans défense ?


Qu'entend-on au juste par réhabilitation ? Réinsérer les travailleuses du sexe ? On peut certes les déplacer, mais peut-on éternellement les prendre en charge ? Elles ne forment pas un groupe statique, il y en a constamment de nouvelles. Certaines quittent le métier, d'autres arrivent. Que peut-on faire pour elles ?


Nous demandons la dépénalisation du travail sexuel. Ce qui ne signifie pas qu'il faille créer une patente. Ça entraînerait des tas de complications : une reconnaissance de la part des médecins et de la police, et beaucoup de paperasserie inutile de la part des fonctionnaires chargés de faire respecter la loi. Ce qui ne manquerait pas d'accroître la corruption. Non, ce que nous entendons pas « dépénalisation », c'est, pour deux personnes qui désirent avoir des relations sexuelles par consentement mutuel, et dans la mesure où cela ne nuit en aucune façon à qui que ce soit, la liberté de le faire sans qu'on y fasse la moindre objection. Ce serait particulièrement important au Kerala où il n'y a pas de bordels. Dans le cadre de mes activités à Jwalamukhi, j'en ai visité beaucoup, dans de nombreuses régions. C'est à Kolkata et au Karnataka qu'ils sont les mieux tenus. Là-bas, ils sont à peu près acceptables. A Mumbai et dans d'autres villes, en revanche, c'est la plus grande misère. Les bordels de Mumbai sont les pires. Tout bonnement inacceptables. A Kolkata, Mangalore et au Karnataka, les travailleuses du sexe qui travaillent dans les bordels ont le droit de choisir leur clients, de fixer les tarifs et de déterminer le temps passé avec chacun.


Les bordels de Mumbai sont ceux que les gens connaissent ou dont ils ont le plus souvent entendu parler, tellement ils sont horribles. C'est la raison pour laquelle c'est à eux qu'on pense dès qu'il est question de bordels. On se fait généralement une image très caricaturale du quartier chaud de Mumbai. Même des gens très cultivés croient aveuglément à ce qu'on raconte. Par exemple, on dit que, pour faire le métier de travailleuse du sexe dans le quartier chaud, il faut une patente. Il est exact que, pour des raisons sanitaires, on attribue des certificats de santé aux travailleuses du sexe. Que d'autres certificats permettent d'identifier les zones sûres et celles qui ne le sont pas. Mais ce ne sont pas des patentes.
Là-bas, les femmes sont torturées. Elles n'ont aucun droit, aucune liberté, et doivent se soumettre à tous les clients qu'on leur impose.
Il n'y a pas de bordels au Kerala. Il y a vingt ou vingt-cinq ans, il existait des « maisons du commerce ».


L'opposition à la dépénalisation du métier n'est pas seulement venue des médias et des politiques, sciemment ou pas, mais également de ceux qui, à première vue, étaient de notre côté. Au tout début de l'association*, un homme de théâtre habitant Trissur nous avait écrit une pièce qui racontait la fin horrible et douloureuse de travailleuses du sexe indigentes.


Il y a une grande différence entre les travailleuses du sexe et les femmes qui se font exploiter sexuellement. Ce sont les travailleuses du sexe que notre association rassemble. Il arrive que certaines se retrouvent là après avoir été exploitées. Mais seules celles qui ont résolu d'exercer ce métier pour de bon ont leur place dans notre association. Lorsqu'on trouve une femme dans la rue, on commence toujours par un entretien permettant de déterminer si faire ce métier est un choix délibéré ou si elle y a été contrainte par les aléas de la vie. Nous essayons d'aider celles qui souhaitent en sortir. Et, même si nous ne pouvons pas trouver du travail à toutes, nous essayons toujours de les aider à trouver une solution si elles ont des problèmes familiaux.


Le « racket du sexe » n'a rien à voir avec le travail sexuel. Le racket consiste à enlever des femmes et à les vendre à qui aura été choisi par le kidnappeur. C'est de la violence, rien d'autre. Celle qui se retrouve ainsi piégée ne bénéficie d'aucune considération, pas plus morale que physique.
Une femme est exploitée sexuellement lorsqu'un homme se sert d'elle, la prend exclusivement pour son plaisir. Cela, la plupart du temps sans son consentement, ou alors en échange d'une promesse de travail, voire même de mariage qui, bien évidemment, n'aboutit jamais. Dans le cadre du racket sexuel, les choses se passent autrement : les travailleuses du sexe sont encore plus malmenées que dans les bordels de Mumbai. [...] Dans les rackets, on abuse de filles jeunes, sans réserve, sans égard pour leur corps ou pour ce qu'elles ressentent, et sans soins médicaux.
Il faut donc faire la différence entre exploitation sexuelle et racket sexuel. Une femme qui a été exploitée sexuellement peut parfois devenir travailleuse du sexe.


Bien que nous ne soyons guère favorables à la question si souvent abordées de la « réhabilitation » des travailleuses du sexe, l'association vient en aide à celles qui veulent quitter le métier, et ce, de multiples façons. Quand nous parlons de « travail » à propos de notre métier, ça ne signifie pas que nous ayons toujours plaisir à l'exercer. Prenez, par exemple, un travailleur du bâtiment. Il ne fait pas ce travail parce qu'il aime ça et qu'il a plaisir à voir une construction s'élever progressivement ! Et celui qui travaille comme éboueur pour la municipalité : il ne fait ce boulot que pour gagner sa croûte. Le travail sexuel procure des avantages que n'ont pas ces deux métiers. De nos jours, les gens qui travaillent dans le bâtiment ne peuvent absolument pas mettre de l'argent de côté pour le lendemain. Alors qu'en ne travaillant que trois jours par semaine, des travailleuses du sexe qui exercent librement leur métier peuvent disposer d'un revenu régulier et rester en bonne santé. Et imaginez ce qui se passerait si on exigeait la réhabilitation des éboueurs, qui exercent pourtant un métier parfaitement insalubre : la ville entière serait un cloaque, ça puerait partout. Les types qui harcèlent les femmes et les tripotent en douce, ça aussi ça pue. Il n'y a là rien qui soit de nature à maintenir la société en bonne santé.


ACHETER DU SEXE ?


Certains écrivains se demandent si l'acte sexuel, qui devrait être empreint de sensibilité et élever l'être humain, peut être compatible avec l'idée de transaction. Or on nous apprend que « le trésor de la connaissance est le plus précieux de tous les trésors ». mais demandez donc à un professeur de vous transmettre gratuitement la richesse de son savoir, le fera-t-il ? Non. Il a besoin de son salaire. C'est précisément pour cette raison qu'il a fait de l'enseignement son métier. [...] Une travailleuse du sexe ne fait pas que vendre du sexe. Certains paient pour une simple caresse. Et ça ne se passe pas obligatoirement entre personnes du sexe opposé. J'en connais beaucoup qui se demandent bien comment deux lesbiennes peuvent éprouver des sentiments l'une pour l'autre. On ne devrait même pas se poser ce genre de question. Le besoin d'amour, de tendresse, de réconfort, bien malin celui qui peut dire quelle est la part du physique ou du mental là-dedans. Je plains ceux qui essaient de cataloguer les choses, de calculer ce qu'il y a de physique, de mental, ou bien ce qui est du ressort de l'acceptation sociale, dans une relation sexuelle. [...]


On achète des magnétophones et des cassettes pour pouvoir écouter de la musique. Et on décide du type de musique qu'on a envie d'entendre. C'est la même chose pour le sexe, il y en a pour tous les goûts. Donc, au lieu de se poser ce genre de question, on ferait mieux de se demander si l'acte sexuel est une denrée comme une autre, qui peut s'acheter. Il ne s'agit pas d'obliger tout le monde à payer pour avoir une relation sexuelle. Seuls ceux qui le désirent devraient pouvoir le faire. Lorsqu'on va acheter des vêtements, est-ce qu'on demande s'ils sont à vendre ? Est-ce qu'il nous viendrait à l'idée d'exiger qu'on nous en fasse cadeau simplement parce qu'on en a besoin ? L'important, c'est de s'assurer qu'aucune loi ne vienne interdire à quiconque de vendre ou d'acheter une relation sexuelle s'il le désire.


En outre, il ne s'agit pas de tarifer une idylle ou un attachement profond, mais de convenir d'un prix pour passer un moment ensemble. Nous donnons de l'amour et de la tendresse à des gens qui en ont besoin. Au lieu de clamer partout que c'est une chose qui ne devrait pas être monnayée, il serait infiniment plus judicieux de dire que ceux qui n'en ont pas besoin n'ont qu'à ne pas l'acheter.


Nalini Jameela : "Autobiographie d'une travailleuse du sexe" , chapitre XI, "Réhabilitation".


* le Kerala est un état situé à l'Ouest de l'Inde, au Sud


* Plus connue sous le nom d'Amma. Grande figure de l'Inde actuelle, qui prend les gens dans ses bras pour leur offrir l'étreinte de bénédiction. Elle représente pour beaucoup la compassion agissante et récolte de l'argent pour de multiples oeuvres caritatives.


* Jwalamukhi est une association de travailleuses du sexe qui regroupent des travailleuses du sexe, quelques féministes et des sympathisants politiques. Ses champs d'action sont notamment la lutte contre la répression des travailleuses du sexe par les forces de police, leur reconnaissance sociale et économique, la santé des travailleuses du sexe, notamment. Jwalamukhi cherche à comprendre les enjeux féministes, sociaux et politiques qui englobent la situation des travailleuses du sexe dans une approche féministe.

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