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La femme qui aimait rendre les vagins heureux.
Extrait des "Monologues du Vagin" de Eve Ensler

J’aime les vagins. J’aime les femmes. D’ailleurs, je ne parviens pas à dissocier les deux. Les femmes me payent pour les dominer, les exciter, les faire jouir. Je n’ai pas toujours fait ça. Non, loin de là. J’ai commencé comme avocate, mais vers la trentaine, donner du plaisir aux femmes est devenu chez moi une obsession. Il y a tant de femmes insatisfaites. Tant de femmes qui n’ont pas accès au plaisir sexuel. Ça a commencé comme une sorte de mission, et je m’y suis totalement investie. J’étais très forte à ce jeu, on peut même dire particulièrement brillante. C’était un Art, le mien. Alors, j’ai commencé à me faire payer. Et subitement le droit fiscal m’est apparu totalement inutile et profondément ennuyeux.
Dans ces exercices avec les femmes, je portais des tenues provocantes - de la dentelle, de la soie, du cuir - et j’utilisais des accessoires : des fouets, des menottes, des cordes, des godemichés. Dans le droit fiscal, il n’y avait rien de tout ça. Pas d’accessoires, pas d’excitation. En plus, les tailleurs bleu marine, symbole de la profession, me sortaient par les yeux. Bien sûr, il m’arrive encore parfois d’en porter dans mon nouveau métier et je dois dire qu’ils m’aident plutôt bien. Tout est une question de contexte. Mais dans le droit fiscal, il n’y avait ni accessoires ni tenues provocantes. Il n’y avait pas de moiteur. Il n’y avait pas de préliminaires complexes et mystérieux. Il n’y avait pas de pointes de seins en érection. Il n’y avait pas de bouches gourmandes et délicieuses. Mais surtout, il n’y avait pas de gémissements. En tout cas, pas les mêmes. Et c’est ça qui a été la clef, je le vois bien maintenant ; ce sont les gémissements qui m’ont séduite en fin de compte et qui ont fait que donner du plaisir aux femmes est devenu ma drogue. Quand j’étais petite fille et que je voyais des femmes faire l’amour dans des films, en poussant d’étranges gémissements orgasmiques, je riais bêtement. Je devenais étrangement hystérique. Je n’arrivais pas à croire que ces sons violents, impudiques et incontrôlables puissent venir d’une femme.
Je crevais d’envie de gémir. Je m’entraînais devant mon miroir, je m’enregistrais sur des cassettes. Je gémissais dans des styles différents, des tonalités différentes, parfois avec des trémolos de chanteuse d’opéra, parfois avec des intonations plus réservées, presque un refus de toute expression. Mais à chaque fois, quand je me repassais la cassette, ça sonnait faux. C’était faux. Parce que en réalité ça ne venait pas de quelque chose de sexuel, mais seulement de mon envie d’être sexuelle.
Et puis un jour, j’avais dix ans, j’ai eu une terrible envie de faire pipi. C’était pendant un voyage en voiture. Ça faisait près d’une heure que je me retenais et quand enfin j’ai pu aller dans les toilettes crasseuses d’une petite station-service, j’étais tellement excitée que j’ai joui. J’urinais et je gémissais en même temps. Je n’arrivais pas à le croire, moi en train de gémir dans une station Total au fin fond d’un trou perdu. Et là, j’ai compris que les gémissements viennent quand on n’obtient pas tout de suite ce qu’on désire, quand on retarde les choses. J’ai compris que les gémissements sont bien meilleurs quand ils vous arrivent par surprise ; qu’ils viennent de cette partie de nous-mêmes mystérieuse et cachée qui parle notre propre langage. J’ai compris que les gémissements n’étaient, en fait, rien d’autre que ce langage.
Et je suis devenue une gémisseuse. J’angoissais les mecs. Franchement, je les terrorisais. Je hurlais et ça les empêchait de se focaliser sur ce qu’ils étaient en train de faire. D’abord, ils perdaient leur concentration. Et puis, ils perdaient tout le reste. Quand on était chez des gens, on ne pouvait pas faire l’amour. Les murs n’étaient jamais assez épais. J’avais une sale réputation dans mon immeuble et, dans l’ascenseur, les gens me jetaient des regards offusqués. Les hommes me trouvaient trop hystérique, certains me traitèrent de malade.
J’ai commencé à me sentir gênée par mes gémissements. Je me suis calmée et j’ai essayé de me tenir convenablement. Je hurlais la bouche dans l’oreiller. J’ai appris à étouffer mes gémissements, à les retenir comme un éternuement. Et je me suis mise à avoir des migraines et des troubles de toutes sortes dus au stress. J’avais perdu tout espoir, et là, j’ai découvert les femmes. J’ai découvert que la plupart d’entre elles aimaient mes gémissements, mais, plus important encore, j’ai découvert à quel point j’étais excitée quand une autre femme gémissait, non, pardon, quand je faisais gémir une autre femme. Et c’est devenu une espèce de passion.
Trouver la clef, pour rendre sa voix au vagin, pour libérer cette voix, ce chant sauvage.
J’ai fait l’amour à des femmes habituellement silencieuses et j’ai réussi à atteindre ce point au plus profond d’elles et elles étaient choquées par leurs propres gémissements. J’ai fait l’amour à des femmes qui savaient ce que c’était qu’un gémissement et je leur ai fait atteindre des gémissements plus profonds, plus intenses, qu’elles n’imaginaient même pas. Je devins obsédée. Je n’avais plus qu’une envie, faire gémir les femmes, en avoir le contrôle : comme un chef d’orchestre.
C’était un peu comme de la chirurgie, un art délicat, pour trouver le bon tempo, le point exact, le gîte du gémir. J’appelais ça comme ça.
Parfois, je le trouvais au travers de la toile du jean. Parfois, je tombais dessus en secret, je déconnectais tranquillement l’alarme qui le protégeait et j’entrais. Parfois je me servais de la force, attention pas de la force brutale, oppressive, non, plutôt une force dominatrice, dans le genre « viens, je t’emmène quelque part, ne t’inquiète pas, couche-toi et profite du voyage ». Parfois c’était tout simple, je tombais sur le gémissement avant même que les choses sérieuses aient commencé, tout en picorant une feuille de salade ou un morceau de poulet avec mes doigts, sans y penser. « Comme ça, à la bonne franquette », dans la cuisine, le tout mélangé à la vinaigrette. Parfois, j’utilisais des accessoires - j’adore les accessoires - parfois, j’obligeais la femme à trouver son gémissement toute seule. J’attendais, patiente, jusqu’à ce qu’elle se libère d’elle-même. Je ne me laissais pas avoir par des petits gémissements faciles. Non, je l’obligeais à aller jusqu’au bout, à donner à son gémissement toute sa puissance.

Il y a le gémissement clitoridien (elle illustre : un son doux) ; le gémissement vaginal (un son de gorge profond) ; le combiné clito-vaginal (elle le fait) ; il y a le pré-gémissement (un son à peine audible) ; le presque gémissement (un son enveloppant) ; le gémissement décidé (un son précis et plus profond) ; le gémissement chic (un son sophistiqué et rieur) ; le gémissement Madonna (un son de chanteuse de rock) ; le gémissement XVIe arrondissement (pas de son) ; le gémissement semi-religieux (un son comme la prière chantante d’un muezzin) ; le gémissement montagnard un son tyrolien yodlant) ; le gémissement bébé (un son comme un gazouillement de bébé) ; le gémissement petit chien (un son comme un halètement de chien) ; le gémissement soirée d’anniversaire (un bruit de fête d’enfer) ; le gémissement inopiné (un son étonné) ; le gémissement militante bisexuelle totalement libérée (un son profond, agressif, martelant) ; le gémissement mitraillette (le son d’une mitraillette) ; le gémissement zen torturé (un son affamé et tordu) ; le gémissement diva (une note d’opéra suraiguë) ; le gémissement doigt de pied écrasé (un cri de douleur) ; et pour finir le gémissement triple orgasme qu’on n’attendait pas (ad libitum).

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