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14 décembre 2011 3 14 /12 /décembre /2011 02:35

"LOIN DE CHEZ MOI..."

Pinar Selek

 

Pinar Selek manif de femmes

Pinar Selek, est écrivain et sociologue, Turque. Elle est également militante féministe, LGBT, pour les droits des minorités (Kurdes, Arménien-ne-s, Grecs/ques, Roms, enfants des rues, travailleuses du sexe, etc.) et anti-militariste. Elle subit une répression politique depuis 13 ans en Turquie : prison, torture, acharnement judiciaire, elle risque la prison à perpétuité et son prochain procès aura lieu le 7 mars 2012. Elle vit  en exil depuis plus de deux ans, d'abord à Berlin et depuis peu à Strasbourg. Elle fait actuellement une thèse en sociologie en français sur les mouvements féministes et LGBT en Turquie. Dans le cadre du Festival Strasbourg méditerranée, elle est intervenue dans une rencontre sur le thème : Femmes et exil. A cette occasion, elle nous a lu ce très beau texte où elle parle de son exil !

Pour rejoindre le comité de soutien à Pinar Selek à Strasbourg, contactez-nous !

 

 

 

Loin de chez moi...mais jusqu'où ? (2010)

Pinar Selek

"La philosophie est le mal du pays. C'est le souhait de se sentir chez soi partout."  Novalis Kehre.

 

 

J'ai aimé ma maison depuis mon enfance. J'aimais le sentiment dans cette maison. J‘aimais la solitude que j'éprouvais là-bas, comme la compagnie de mes tendres en qui j'avais confiance et un grand amour. J'aimais cuisiner et parler avec eux de nous et du monde en général. J'aimais prendre et observer les objets et les souvenirs qui m'étaient importants et ensuite préparer mon âme et mon corps pour le jour suivant.


Mais aussi, je voyais les limites de cette maison. Je savais également que les portes s'ouvraient différemment vers l'intérieur ou vers l'extérieur... Que les murs qui nous tenaient à l'intérieur en laissaient d'autres à l'extérieur. Je ne me suis jamais enfermée là-bas. Je me suis familiarisée à d'autres espaces, d'autres maisons, d'autres vies et existences. C’était une lutte contre les stéréotypes de patriarcat qui m’obligeait de me mettre dans ses moules.


 Mais cela me fortifiait de retourner de temps en temps, dans cette maison qui m'attendait avec toutes ces choses que moi-même et les personnes qui me sont chères, avions rassemblées. M'y reposer à nouveau et m'ouvrir à l'inconnu, en me remémorant les souvenirs, me fortifiait.


Ensuite, j'ai établi de petites et temporaires demeures dans diverses villes, pays et lieux pour les études et d‘autres occupations... Peu à peu les frontières de ma "Maison" se sont élargies. J'ai appris à parcourir les yeux fermés et dans des lieux temporaires,  un terrain beaucoup plus vaste. J'ai expérimenté différentes manières d'exister. Toujours avec des amies. Nous aimions répéter cette expression de Virginia Wolf : « En tant que femme, je n'ai pas de pays. En tant que femme, je ne désire aucun pays. Mon pays à moi, femme, c'est le monde entier. »


À   l'intérieur de différents processus de subjectivisation entrelacés, effondrés et reconstruits, j'ai étendu les frontières de mon espace qui m'apparaissait toujours plus étroit qu'il n'était. Dans les espaces qui ne portaient pas de trace de moi, j'ai aimé m'y perdre, apprendre les différents rythmes et garder l'allure.


Oui, comme disait notre chère Virginia, je ne désirais aucun pays. Mais tout en sachant qu'un jour j'allais m'asseoir, à nouveau revenir vers moi-même, et comme le disait Levinas, que je reculerai vers ma terre comme une réfugiée.


 Étant assurée que ma maison m'attendait avec mes amours et mes souvenirs, je continuais à me perdre dans Istanbul où je connaissais tous ses endroits particuliers, ses cafés secrets, ses impasses et ses coins cachés. Oui, je me perdais, même en l'absence de brouillard et aussi  je me jetais vers la côte en glissant sur les vagues. En même temps,  je maintenais mon existence politique dans un pays dont je connaissais la langue et les réflexes, et dont je pouvais utiliser les outils d'expression. .Dans ce contexte historique particulier, je savais ce que mes mots et mes actes pouvaient signifier et également comment ils seraient compris par d'autres.


 Mais mes rêves n'ont pas cessé de me suivre. Parce que je savais que la maison, excepté le confort qu'elle procurait, signifiait également tracer des frontières. J'étais déroutée par les paroles de Walter Benjamin qui définissaient le chez soi comme vivre dans un endroit sûr, dans une boîte secrète. Sous l'influence de Deleuze, je ne cessais pas de me poser la question de comment la déterritorialisation pouvait être possible. C'est pour ces raisons que j'ai refusé le mariage et les nécessités du quotidien en tant que mécanisme de domestication. J’avais décidé de ne pas faire un enfant qui va m’attacher aux obligations institutionnelles. Etant une femme, je ne voulais pas vivre dans une de ces maisons remplies de meubles identiques. Je ne voulais pas passer ma vie à regarder les programmes télévisés et à me promener dans les parcs avec mes enfants. Vivre dans la rue à certaines périodes ou rester éveillée jusqu'au matin avec des personnes sans abri dans différents endroits, avait des liens avec ma recherche philosophique.


 Mais même l'état de déterritorialisationavait sa place. Comme ces nomades qui laissent leur empreinte de pas et qui attachent de petits morceaux de tissu aux branches des arbres sur leurs routes, je créais mon propre rythme et j'apprenais quels vents allaient m’accompagner pendant que je migrais entre les espaces. Et je le répète : je me balançais les yeux fermés.


Je suis souvent tombée. Je tombais tout le temps. La domination masculine était brutale. Mon corps saignait de ça et de là et parfois je sentais que j'allais tomber sur la tête et mourir. Mais je m'étais familiarisée aux tempêtes, mes amis étaient à côté de moi et bientôt je hissais la voile.


Au sein des frontières que j'étendais, je créais un endroit ouvert et calme qui laissait de la place aux découvertes, aux miracles, à des réunions spontanées et à des actions. J‘ai dis que je créais. Bien sûr, je n'étais pas toute seule mais au travers de ce processus de création collective, je décidais moi-même et sur la base de mes propres choix quelles frontières j'allais étendre et jusqu'à quel point; selon mon propre pouvoir, mes propres faiblesses et mes rêves.


Et puis soudain, on m’a arrachée de mon univers. L’Etat masculin m’accusait d’être une sorcière.


Ou était le pays des sorcières ? Je ne connaissais pas. Je me suis retrouvée dans un espace dont je ne connaissais ni la langue ni les réflexes et dont les tempêtes ne m'étaient pas habituelles. Ma maison était là-bas, loin de moi. Et elle m'était interdite.


L'espace dans lequel j'étais habituée à créer des choses et dans lequel il y avait ma propre trace, m’était interdit. Lorsque j'ai laissé derrière moi cette trace, je ne fus pas seulement séparée de ma maison mais également de moi-même. Je ne pouvais pas y retourner. Je ne peux pas y retourner.

 

Vide et sans limite


La question n'est pas seulement de connaître physiquement les endroits où tu vis, mais le sentiment du chez soi est également de ne pas se sentir étrangère aux dynamiques de ces lieux. Ai-je vraiment maîtrisé toutes les dynamiques d'Istanbul ? Non. Parce que tout endroit, est globalement imprégné par des relations de domination. Etant une femme, je ne pouvais pas maîtriser les gigantesques mécanismes qui m'encerclaient là où je suis née  ni dans les rues où je travaillais. Mais il y a une différence. Au moins je  les connaissais mieux. J'apprenais et je savais mieux avec qui et jusqu'où je pouvais marcher, sur quelle pierre je pouvais poser mes pieds et quelles rues sont des impasses. Ceci augmentait certainement mon pouvoir de résister.


Est-ce que cela me domiciliait pour autant ?


Peut-être qu'un jour j'aurais changé ma direction pour venir ici. Si ce jour arrive, une personne peut quitter tout ce qu'elle possède. Mais c'est elle qui fixe le moment. On peut partir après avoir décidé ce qu'on allait laisser derrière soi, ou de quelle manière on allait le faire, ce qu'il fallait achever ou non. De cette manière on peut glisser hors de ses frontières.


Il y a une différence significative entre cette sorte de glissement et le fait d'être arraché.


Mes fleurs ont manqué d'eau, les oiseaux auxquels je donnais du pain tous les matins, mes vieux amis auxquels j'apportais de la nourriture, l'olivier que j'avais planté dans mon jardin... Le roman que j'avais commencé à lire et l'article que j'étais entrain d'écrire sont restés sur la table. Les photos de ma mère, les cadeaux de mes vieux amis, les lettres que je lisais fréquemment, la campagne politique que nous avions commencée récemment et le discours que j'allais prononcer lors de la manifestation...Mes amis m'attendent au coin de la rue...


Mon chez moi, ma maison c'était eux. Je n'avais pas fini de construire ma maison. Je continuais.. Pourquoi maintenant ?


Cela peut arriver. La vie n’est pas constituée simplement de notre propre monde. Les possibilités qui s'offrent à nous dans des espaces limités ne se transforment-elles pas en même temps en chaînes qui nous entravent? Nous ne sommes  pas nées seulement dans  notre maison, notre ville ou notre pays; nous sommes nées dans le monde. « Mon pays à moi, femme, c'est le monde entier. » N’est-il pas préférable de découvrir les miracles inconnus, les expériences, les visages de cette vie très courte que nous allons vivre et que nous pouvons perdre à chaque instant ?


 Mais.... S'il n'y avait pas eu de contraintes, je n’aurais pas facilement changé de direction vers ailleurs. Les oliviers, l'amie à qui  j'apporte à manger et les discours à prononcer allaient continuer pour toujours.


 Mais regarde maintenant, deux ans se sont écoulés. J'ai appris à dire mes mots, à m'amuser, à pleurer, à faire l'amour et à établir des liens à l'intérieur de ces vies que je ne connaissais pas auparavant. J'ai rencontré des gens que j'ai envie d'embrasser et  ne plus jamais quitter. En plus, j'ai pu hisser la voile avec les nouveaux vents et je ne me suis pas renversée.


Je dois accepter. J'aime ces chemins. Ces rencontres dont je n'avais même pas rêvé. Rencontrer des expériences qui me paraissaient si éloignées dans le passé. Écouter. Expliquer. Être stimulée par des gens qui m'étaient inconnus. Me déployer dans ce monde non pas comme si j'étais une invitée, mais comme si j'étais chez moi, dans ma maison.


Que disait St. Hugo qui vivait en pays saxon au 12ème siècle ?  "Celle qui admire son pays se trouve au début du chemin, celle qui voit tout lieu comme chez elle est puissante, mais celle qui voit le monde entier comme un pays étranger est parfaite." Alors donc, lorsqu'on est éloignée de sa maison, on comprend qu'on est exilée dans le monde. Comprendre qu'on est une exilée, n'est-ce pas là un état d'existence totalement différent ?


Lorsque j'ai perdu  le sentiment de sécurité, je me suis senti également distante des symboles, des liens, des motifs et des habitudes qui m'apportaient cette sécurité jusqu'à ce moment là. Et cette distance me laisse dans le vide mais les limites de mon regard et les horizons de mes frontières s'élargissent. Je n'aurais pas été capable d'apprendre cela si j'étais restée chez moi.  

 

Où se trouve ma Maison ?


Lorsque je suis arrivée de Turquie, je n'avais pas de chez moi. Je me déplaçais d'une maison à l'autre avec trois valises dans mes mains. D'une ville à l'autre. Je disais : "Le monde est ma maison".


Mais ce n'était pas forcément vrai.


Je lisais continuellement Adorno qui en tant que Juif allemand avait réalisé qu'il n'aurait plus jamais de chez soi dans ce pays où il pourrait retourner après la guerre. Adorno qui comme réfugié, avait vécu dans des hôtels et des pensions pendant de nombreuses années et n'avait donc pas eu à porter la responsabilité d'avoir une résidence permanente avait dit : "Les maisons sont restées toutes dans le passé...une vie fausse ne peut pas être vécue d'une façon correcte." Mais qu’est-ce que ça signifie pour une femme ? Etant une femme, est-ce que c’est possible pour moi de vivre dans des hôtels et des pensions comme Adorno ? Même étant une sorcière ? Et alors ? Ou vivre ? Les femmes, ne sont-elles pas toujours en exil dans le monde, meme dans leur maison? Et pour lutter contre ce sentiment d’exile, elles ne se raccrochent pas à leurs maisons, à leurs  proches, à leurs relations ?


Questions. Questions. Aussi bien à l'intérieur de leur chez soi qu’à l'extérieur, pas seulement les femmes, tous les êtres humains de la vie moderne ne sont-ils pas tous des sans domicile fixe ? La vie actuelle n'est-elle pas basée sur l'absence de racines, d'histoire et de passé ? Les frontières du chez soi ne se sont-elles pas rétrécies de nos jours, dans cette vie, où tout est devenu à la fois si proche et si éloigné et où chacun est devenu étranger à l'autre ? Nous ne connaissons personne dans les rues, nous  n'invitons plus facilement quelqu'un chez nous ? A l'intérieur de ces petites frontières et avec toutes ces télévisions et ces affaires marchandes, nos maisons ne se sont-elles pas transformées en "machines résidentielles“ ? Alors quelle est la nouvelle signification de se trouver loin de chez soi ?


 Me souvenant de la recherche philosophique que je poursuivais encore, je me disais à moi-même : "Laisse l'existence déterritorialisée élargir ton horizon, tu es libérée de ces murs. Tu n'as pas à prendre soin d'une maison ni à la gérer, tu n'as pas de maison qui te ralentirait comme une tortue. Tu n'as pas de responsabilités accablantes. Tu es partout chez toi. Si tu apprends à vivre comme cela, dans l'aisance d'être capable d'aller partout où tu le souhaites, ton état d'existence gagnera un niveau différent de densité et de profondeur. Ne l'oublie pas, l'utopie se trouve loin de la maison. Etant une femme, ta maison est le monde entier".


Mais ça n'est pas ce qui est arrivé. Les trois valises dans mes mains devenaient plus lourdes de jour en jour. Comme il n'y avait pas d'armoire pour suspendre mes affaires dans les endroits où j'allais, je me suis retrouvée à continuellement devoir faire et défaire mes valises. Voila la déterritorialisation !


 Non, ceci n'était pas ma théorie. Les millions de réfugiés que la guerre et la violence ont appauvris... Ceux qui ont été condamnés à une vie discontinue après les vies et les maisons qu'ils avaient perdues; ceux qui ont laissé derrière eux un feu dans la cheminée ou qui ont fui n'emportant que quelques menues affaires après que leur toit se soit effondré sur leur tête; ceux qui vivent comme des fugitifs dans les pays où ils sont arrivés après avoir sauté par dessus les barrières des frontières parce qu'ils fuyaient la pauvreté...Les exilés de la guerre et de la pauvreté ne profitent pas des avantages de la déterritorialisation; mais ils font l'expérience de la pauvreté, de l'insécurité et du désespoir sans fin. Surtout les femmes exilée se trouvent plus ouvertes à toutes les violences de la domination masculine.


Les Juifs sont de  ceux qui ont fait l'expérience de l'exil d'une manière très lourde. Il y a un musée juif à Berlin avec un monument dans la cour. Le Monument de l'Exil. Des routes qui sont séparées les unes des autres par des murs, des routes qui arrivent les unes dans les autres comme un couloir...Vous y entrez et vous avez le vertige. Vous faites quelques pas et votre esprit devient flou. Son calcul mathématique est construit de telle manière que le sol est penché; les murs sont penchés...lorsque vous commencez à marcher, vous perdez votre équilibre. Vous ne pouvez pas sentir le sol sur lequel vous marchez et vous ne pouvez pas sentir les structures qui vous entourent. Ceci peut être apparenté à l'inaccoutumance. Cette petite expérience de vertige et de nausée, peut très bien nous indiquer ce qu'est la psychologie de l'exil. Vous ne maîtrisez pas le sol sur lequel vous êtes debout, c'est comme s'il était penché. Vous ne savez pas ce que vous pouvez faire avec les gens, les institutions et les structures qui vous entourent. C'est comme si tout était incliné. C'est une mauvaise sensation.

 

La route est-elle la maison de l'exilé ?


J'ai également fait l'expérience de cette nausée. Maintenant elle a diminué mais elle n'a pas totalement disparu. Pourtant je ne me suis jamais totalement sentie complètement en exil. Même si les poèmes et les chants qui parlent de l'exil, de la maison et du pays, m'amènent les larmes aux yeux; la seule définition de mon état d'existence n'est toujours pas l'exil. Au moins je ne me suis enfoncée dans une émotion unidimensionnelle.


Les perspectives, les limites, les problèmes et les fardeaux de chaque lieu, chez soi ou en dehors, sont différents. Soit on se sent accablé, soit on trouve une issue de secours en jouant avec le vent.


Chez soi ou ailleurs, il est possible d'augmenter partout la profondeur et  la longueur des limites. Comme le disait Heidegger, le chez soi est une sorte d'intimité; c'est notre connexion au monde et notre coin dans le monde.  Ce coin peut être établi sur les routes aussi. J'ai établi ma maison lorsque j'ai  appris à marcher dans les rues. Peut-être que je n'ai pas établi qu'une seule maison? Une personne peut avoir plus d'une maison, plus d'un chez soi.


Etant une femme, l’expérience de l’exil est plus dure mais moi, je vous avoue que j’ai vécu comme une chance d’être femme grâce a la solidarité international des féministes qui m’ont partagé leur déterritorialisation. Avec elles, j’expérimente la force de vivre sur les bords de toutes les institutions du monde entier.


Si vous me demandez encore, je tiens mon gouvernail dans mes mains et j'ai appris à jouer avec les vents une fois de plus. Mais je ne peux pas diriger mon gouvernail vers le lieu dont je parle, vers mon pays qui me manque.


Mais rien n'est jamais certain. Peut-être que les directions du vent vont changer et les eaux se calmer. Ce qui est important en mer, c'est de hisser la voile.


En sachant que l'espace est infini.

 

Pinar Selek

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Published by leZ Strasbourgeoises - dans Pinar Selek
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